Union monétaire dans la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est pour 2024: avancées, implications et enjeux

Union monétaire dans la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est pour 2024: avancées, implications et enjeux

Image d’illustration: Billets des pays membres de l’EAC.©Akeza.net

Après le marché commun et l’Union douanière, le troisième pilier de l’intégration régionale de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est est l’Union monétaire. Un accord pour parachever cet objectif a été signé en 2013 par les Chefs d’Etats de la sous-région. Toutefois, quelques interrogations subsistent: Quelles sont les implications économiques pour cette monnaie unique ? Quels sont les  défis à relever pour concrétiser l’accord comme prévu en 2024 ?

 Le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda ont ratifié le 30 Novembre 2013 un protocole d’accord sur l’union monétaire, un pas vers la création d’une monnaie unique. La communauté des Etats de l’Afrique de l’Est qui s’étend sur 1,8 millions de km² avec plus de 140 millions d’habitants constitue un marché prolifique. Cette monnaie qui sera en vigueur en 2024 est calquée sur le modèle de l’Union Européenne. Son avènement doit s’accompagner de certaines pratiques notamment le contrôle de l’inflation et d’autres exigences macro-économiques à respecter.

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Une monnaie avec une histoire

La future monnaie sera appelée«le shilling est-africain». Cependant, elle existait déjà pendant la période coloniale et était utilisée par l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie et toutes des colonies anglaises à cette époque. Le « East African Currency Board » jouait le rôle de la Banque Centrale en maintenant le shilling colonial à parité avec le shilling du Royaume-Uni.

Crée en 1919, la caisse d’émission d’Afrique de l’Est était formée par le Kenya, l’Ouganda et le Tanganyika, puis rejoint par le Zanzibar en 1936. Monnaie unique, le shilling est-africain  fut introduit en 1922. Durant quinze ans, la caisse d’émission a fonctionné jusqu’en 1966, année où les trois Etats émirent leurs propres monnaies convertibles entre eux à des parités fixes. De profondes divergences politiques entre les trois Etats finirent par venir à bout de la caisse d’émission qui sera dissoute en 1977 mettant ainsi fin à ce projet.

Ainsi, la future création de cette monnaie en 2024 tire origine de la volonté d’une intégration économique entre les pays de l’Afrique de l’Est qui date du XXème siècle, notamment avec les accords sur l’union douanière entre le Kenya et l’Ouganda en 1917. Toutefois, jusque dans les années 1990,  les différentes crises politiques et sécuritaires entre les Etats est-africains ont toujours freiné les ambitions de cette intégration économique.

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 Un shilling-est africain aux implications économiques et politiques majeures

L’ambition de créer le shilling est-africain est d’abord d’ordre politique. Elle émane de l’objectif fondamental de l’Organisation de l’Union Africaine (Union africaine depuis 2000) qui précise dans sa charte que l’objectif ultime est l’intégration économique, monétaire et politique du continent. En 1991, un traité a été signé à Abuja (Nigéria) en spécifiant les étapes de la coopération économique entre les Etatspour aboutir à «la Communauté Economique Africaine». Le traité a identifié six étapes d’intégration: une zone de libre échange, une union douanière, un marché commun, une banque centrale commune et une union monétaire et économique.

Une union monétaire entre les Etats membres de l’EAC  est supposée créer des conditions de stabilité monétaire dans l’optique de consolider les échanges commerciaux en diminuant le risque de change et les coûts qui en résultent. A l’occasion de la signature du protocole, Uhuru Kenyatta, le président du Kenya a déclaré : «     la signature du protocole d’accord d’union monétaire en Afrique de l’Est est la combinaison logique de leurs efforts d’intégration. Ayant maintenant un cadre pour débloquer les promesses d’intégration, l’union monétaire éliminera le coût lié à l’utilisation de plusieurs monnaies et  réduira ainsi les coûts de transaction ».

Cette union implique l’établissement d’une banque centrale commune, l’adoption d’une politique monétaire unifiée et l’introduction d’une monnaie unique. Cette politique vient appuyer l’union douanière qui est une zone de libre échange où les pays de l’EAC  ont un système commun de quotas et de taxes sur les échanges avec le reste du monde. Aussi, l’union monétaire renforce le marché commun, c’est-à-dire qu’elle assure la suppression des restrictions  l’unification des marchés nationaux, la liberté de mouvements des personnes et la coordination des politiques économiques. Malgré les accords autour du marché commun et de l’union douanière, les défis dus aux spécificités conjoncturelles économiques de chaque Etat membre sont à l’origine des décisions qualifiées de protectionnistes par certains opérateurs économiques. Dès lors, beaucoup s’interrogent sur l’opportunité d’une union monétaire alors que ses deux piliers à savoir l’union douanière et le marché commun ne sont pas tout à fait concrétisés.

Des défis réels  à relever

Parmi les défis à relever, il y a notamment le maintien du taux de l’inflation en dessous de 8%, un déficit budgétaire inférieur à 3%  dans tous les pays de l’EAC, ainsi que la création d’une banque centrale commune. Pour le Burundi, au cours du mois de novembre 2017, l’inflation annuelle globale s’élevait à 16,1% contre 15,4% le mois précédent. En glissement annuel, l’indice des prix à la consommation est en hausse de 15,3% pour le mois de novembre 2017, contre une hausse de 17,6% le mois précédent. Le déficit budgétaire tournait autour de 14% en 2016.

Michael Mah’moud, économiste financier du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), a déclaré que l’EAC n’est pas prête pour une union monétaire pour au moins deux raisons : Tout d’abord, la comparaison de la convergence du taux de l’inflation à travers les pays est rendu difficile par le fait que des méthodologies différentes sont utilisées par les Etats membres pour calculer l’inflation. Ensuite, dans la région, les exportations kenyanes sont dominantes, représentant près de 70% des exportations intra régionales. Tout cela signifie que la coopération économique intra et inter- régionale est  très faible et du fait que la discipline fiscale, n’est pas uniforme à travers les pays. Enfin, Il affirme que les pays de l’EAC ont des structures de production similaires non diversifiées et ont ainsi tendance à subir des chocs similaires.

Au niveau du Fond Monétaire International (FMI), la directrice  Christine Lagarde se veut très prudente en s’adressant aux chefs d’états de l’EAC : « Ne vous précipitez pas, prenez toutes les mesures et apprenez des erreurs de l’Europe et d’autres unions monétaires. Une union monétaire peut en effet être source d’inconvénients lorsque les économies des pays membres évoluent à des vitesses différentes. En cas de manque d’homogénéité, certains pays finiraient par avoir un taux d’intérêt inadapté ».

Pour d’autres observateurs, le fait que certains pays (dont le Burundi) appartiennent à plusieurs ensembles régionaux (le Burundi est membre à la fois de la CEEAC, de l’EAC et du COMESA) freine le processus d’intégration car ces ensembles régionaux ont souvent des objectifs à court ou à moyen terme contradictoires. Aussi, l’intégration d’autres pays dans l’EAC  peut changer la donne.

Les tensions politiques  internes à la communauté peuvent retarder le projet. En effet, le Burundi et la Tanzanie reprochent à l’Ouganda, le Kenya et le Rwanda de monter en dehors de l’Union certains projets communs. Ces divisions peuvent être un handicap majeur pour l’intégration monétaire. Dans tous les cas, les pays de l’EAC ont encore huit années pour se préparer.

Elvis NDAYIKEZA

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