Rencontre avec Jimmy Elvis VYIZIGIRO, chroniqueur 2.0 de l’histoire du Burundi ancien !

Rencontre avec Jimmy Elvis VYIZIGIRO, chroniqueur 2.0 de l’histoire du Burundi ancien !

Plus connues à l’oral qu’à l’écrit, certaines sources de l’histoire du Burundi ont chamboulé les grands récits pour y substituer une multiplicité de points de vue. Historien de formation, Jimmy Elvis VYIZIGIRO s’est surtout fait connaitre via son compte Twitter, où il publie des récits/photos historiques, souvent inconnus du grand public, qu’il puise dans l’histoire du Burundi entre la période coloniale, les premières républiques mais aussi des histoires/expressions datant de temps immémoriaux. Jimmy Elvis VYIZIGIRO est également le Président et Représentant Légal de l’Association des Editeurs du Magazine Jimbere (ASSEMAJI). Il travaille actuellement au sein de La Benevolencija, une ONGE de droit néerlandais. Découverte !

 

Akeza.net : Qui est Jimmy Elvis VYIZIGIRO ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Je suis né à Kibuye de la commune Bukirasazi, province Gitega où mes parents travaillaient à l’hôpital de Kibuye pour déménager après quatre ans vers Muyebe en commune Kayokwe province de Mwaro, la terre natale de mon père.

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO.©Akeza.net

 

J’ai un diplôme d’histoire à l’Université du Burundi, option Sciences Politiques. J’ai fait mon travail de mémoire sur « Les déterminants du vote au Burundi : Cas des élections de 2010 en Mairie de Bujumbura et dans la province de Karusi ». Un article sur les conclusions de ce travail sera publié dans une revue scientifique en cette année 2021.

 

Je suis Président et Représentant Légal de l’Association des Editeurs du Magazine Jimbere (ASSEMAJI). Je suis un journaliste qui a évolué dans le Groupe de Presse Iwacu dont je se suis devenu Rédacteur en Chef dans le projet médiatique Iwacu-Humuriza Fm qui était basé à Gitega. Je travaille actuellement à la Radio La Benevolencija, une ONG de droit néerlandais.

 

Akeza.net : Comment et pourquoi vous avez commencé à vous intéresser à l’histoire du Burundi ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Dès le jeune âge, mon père qui travaillait à l’hôpital de Kibuye, soutenu par les missionnaires américains, rentrait à chaque week-end avec des magazines et des journaux américains comme Times Magazine, The New York Times mais aussi avec Jeune Afrique, Le Renouveau et Ndongozi. Je ne comprenais rien mais je feuilletais à chaque fois et je demandais à mes oncles qui étaient à l’époque étudiants à l’Université du Burundi et élèves aux lycées « Uyu ninde? ”  (qui est-ce?). Ils me répondaient : Buyoya, Sibomana, Mbonimpa, Kadoyi, Mayugi, Mandela, Frederik de Klerk, Kadhafi, Mobutu, François Mitterrand, Ronald Reagan, ‎George H. W. Bush, Saddam Hussein etc. Sans beaucoup comprendre pourquoi ces personnalités faisaient la une des journaux écrits.  En première année primaire, je pouvais donc mettre les noms sur leurs visages.

 

Je n’arrivais pas à bien capter les causes profondes de certains événements ou faits historiques tels que « intwaro karyanishamiryango » ou « intambara yo mu kigobe c’abayahudi n’abarabu » sur la Radio-Télévision Nationale du Burundi via la première chaîne. Le soir, ma grand-mère m’empêchait de parcourir deux kilomètres pour aller voir les infos télévisées au Lycée de Muyebe. Elle me disait : « Uzoyiraba iwawe niwaja kuba i Bujumbura » (tu vas la regarder chez toi quand tu iras vivre à Bujumbura). Elle profitait de ce temps du soir pour me raconter les histoires de la culture burundaise de son enfance et cela pour quinze ans. Elle a eu à répondre à mes milliers de questions : Mbega kera barya iki, bambara gute, bari bafise umunyu n’amavuta? Baraja kwishure?(Que mangeait-on autrefois ? On s’habillait comment ? Avait-on du sel et de l’huile ? Allaient-ils à l’école ?) Quand ma grand-mère me répondait, je restais avec l’image de ce Burundi d’antan à travers ses récits, etc.

 

Akeza.net : D’où vous est venue l’idée de publier de petits récits de l’histoire du Burundi sur votre compte Twitter ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Ayant fait le cursus académique dans le département d’histoire, j’ai remarqué qu’il y avait une grande demande sociale de l’histoire. Ayant également constaté que tout le monde ne devrait pas passer à la fac ou passer des heures à fouiller des travaux de recherche en histoire parfois inaccessibles, je me suis dit qu’il s’avère important de donner petit à petit des segments sur l’histoire sociale du Burundi à l’heure des réseaux sociaux. Et comme ça permet l’interaction, ça enrichit le public. S’il y a une erreur, elle est corrigée immédiatement par les internautes qui ne détiennent pas une même version des faits surtout pour l’histoire sociale.

 

Akeza.net : Comment procédez-vous pour trouver les histoires les plus anciennes du Burundi ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : L’histoire burundaise est transmise essentiellement de bouche à oreille. C’est pour cela que les informations sont limitées à cause des problèmes de mémoire. Dans ce cas, le seul moyen pour y remédier, c’est de compléter ces informations par des recherches bibliographiques. Ma compagnie avec les personnes âgées” Inararibonye” y compris certains professeurs d’histoire à l’université me permet d’avoir des anecdotes plus ou moins intéressantes sur des faits historiques connus mais négligés par les Burundais. Je pars également des interrogations de certains sur de petites choses liées à l’histoire sociale ou à la toponymie et je tente d’y répondre simplement avec des éléments d’histoire.

 

Akeza.net : A base de vos recherches, quel serait votre commentaire à propos de l’histoire du Burundi ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Le Burundi est hanté par une lecture biaisée de l’histoire et des mémoires sélectives, ce qui constitue un obstacle à la réconciliation nationale. Il suffit de bien regarder ce qui se passe dans chaque groupe lors de la célébration de certaines dates commémoratives de notre passé douloureux pour bien le comprendre. Cela transparait même dans les écrits par les burundais sur le Burundi. Les conséquences restent néfastes quand notre mémoire est refoulée ” à la moindre occasion, le passé nous rattrape” disait Paul Ricœur dans « Mémoire, histoire et l’oubli ».

 

Akeza.net : Vu l’histoire du Burundi, que diriez-vous de la culture burundaise et de ses qualités et défauts que l’éminent écrivain burundais Prof Abbé Adrien NTABONA a qualifiés de fleurs et d’épines ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Le patrimoine culturel du Burundi présente une homogénéité culturelle et linguistique. Je ne peux pas parler de défauts et qualités mais plutôt de la complexité de notre culture. C’est dans ce Burundi apprécié grâce à l’hospitalité de ses habitants, même pour les étrangers, où les enfants orphelins qui perdent leurs mères reçoivent du lait de vache ou une voisine peut allaiter cet enfant. Mais c’est aussi un Burundi où, à travers par exemple les amazina ou ibicuba centrés sur la vache, on peut trouver des formules qui consacrent les autres comme sources de malheur ou des personnes contre qui il faut se venger à tout prix : bimanuka vyihoreye bikaduga vyihoye  (Je descends une colline silencieusement, calmement mais je remonte la pente de la colline après m’être vengé).

Jimmy Elvis VYIZIGIRO.©Akeza.net

 

Culturellement, le Burundais doute de tout ce qui lui est étranger. Les plus jeunes sauront que, avant le défrichement des marais, pas mal de Burundais pensaient que les marais étaient habités par des ibisigo (forces du mal), qu’après deux collines de chez soi devient mu gahinga ka nyaga nande où au moindre geste uja mw’ishamba utazi ugaca inkoni utazi (traites toujours avec quelqu’un que tu connais au risque de t’apporter des ennuis). Cette idée se remarque également pour les mariages où plusieurs chansons et conseils rappellent que la jeune mariée s’en va chez des inconnus et qu’il faut être très prudent.

 

La plupart des fois, dans notre culture, l’autre est source de danger, de mal. Dans le domaine du politiquement correct c’est aussi compliqué pour un Burundais qui se souvient toujours que uko zivugijwe ari ko zitambwa, c’est toujours difficile de savoir si les Burundais te soutiennent réellement où s’ils protègent leurs intérêts, notamment leur vie.

 

Akeza.net : Que faut-il changer quand on se réfère à l’histoire du Burundi la plus ancienne qui déterminerait l’identité d’un burundais ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : La plupart des fois, quand on parle de l’histoire du Burundi, certaines personnes pensent directement aux événements malheureux “l’histoire du Burundi est compliquée, malheureuse“. Mais ce n’est pas le caractère politique seulement qui marque notre histoire. Nous avons l’histoire par le bas, notamment l’histoire de plantes, de l’alimentation, de l’habillement, de la médecine traditionnelle, de la sexualité, de la manière de cultiver, de la toponymie. Les plus avertis en histoire ainsi que les autorités ont le devoir de valoriser la place de notre culture, notre passé.

 

Akeza.net : Selon vous, est-ce facile de raconter l’histoire du Burundi qui s’est transmise en grande partie de bouche à l’oreille ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Actuellement, l’extraordinaire richesse de la tradition orale risque fort de sombrer définitivement dans l’oubli. L’école étant aujourd’hui l’échelle de l’ascension sociale, la plupart de jeunes burundais passent moins de temps avec leurs parents “uwutaganiriye na se ntamenya ico sekuru yasize avuze” (celui qui ne cause pas avec son père ne saura ce que son grand-père a dit avant sa disparition) disaient les Bakurambere (les Anciens). Or les vieux conteurs s’éteignent, les jeunes générations se détournent de tout ce qui est ancien à cause de la pénétration étrangère (européenne, américaine, etc.) et du besoin d’accueillir les nouveautés.

 

Akeza.net : Comment peut-on procéder pour rendre indestructible l’histoire la plus ancienne du Burundi ?

 

Jimmy Elvis VYIZIGIRO : Les routes, les avenues, les infrastructures publiques doivent porter des noms tirés de notre culture. Ainsi, à défaut d’en comprendre immédiatement le sens, les plus jeunes seront incités à demander à leurs parents et/ou aux autres personnes plus âgées leur signification et la transmission de notre culture peut y trouver un moteur qui peut l’aider à survivre à la modernité.

 

Le rôle des artistes burundais pour la confection de bandes dessinées, dessins animés avec de traits de la culture burundaise serait un atout. Également, des films retraçant le patrimoine culturel, architectural et historique nous aideraient à mieux sauvegarder cette perle rare. Les représentations théâtrales sont d’une importance capitale dans la sauvegarde de la culture. Il faut qu’il y ait des traces écrites et audiovisuelles qui évoquent notre culture. Cependant, cela ne suffit pas si les parents, la société l’administration ne sont pas impliqués dans leur valorisation.

 

Propos recueillis par Melchisédeck BOSHIRWA

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