Professeur Joseph NDAYISABA : que garde-t-on des 40 ans au service de l’éducation ?

Professeur Joseph NDAYISABA : que garde-t-on des 40 ans au service de l’éducation ?

Professeur Joseph NDAYISABA est né en 1954 à la colline Buruhukiro, commune Ruyigi, province Ruyigi. Docteur en Sciences de l’Education, option Orthopédagogie, il enseigne depuis 1980, à l’Université du Burundi, dans la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education. Professeur NDAYISABA nous a reçus dans son bureau.

 

Akeza.net : Qui est Professeur Joseph NDAYISABA ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : Je réponds au nom de Joseph NDAYISABA. Je suis professeur à la faculté de Psychologie et Sciences de l’Education à l’Université du Burundi où je donne aussi des cours en master complémentaire en droits de l’homme et résolution pacifique des conflits. Je suis aussi conseiller du Recteur pour les questions de planification.

 

J’ai fait mes études primaires à Rusengo et à Ruyigi. Au secondaire, j’ai fait le Petit Séminaire de Rusengo, puis on nous a transférés au Petit Séminaire deMugera. J’ai quitté Mugera en 1972-1973 pour poursuivre mes études (2nde et 1ère) au Petit Séminaire de Kanyosha. Je suis entré à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) qui a été réunifiée avec l’Université Officielle de Bujumbura (UOB) en 1976 sous le nom de «  « Université du Burundi ». J’ai terminé en 1978 et je suis allé travailler au Lycée Don Bosco de Ngozi. Une année après, je suis devenu conseiller pédagogique au BEPES (Bureau d’Etudes et Programmes de l’Ecole Secondaire).

 

En Décembre 1979, j’ai sollicité un poste d’assistant à l’Université du Burundi. En janvier 1980, j’ai été admis et j’ai commencé à travailler J’ai fait 4 ans  au poste  d’assistant. Je suis allé en France à Bordeaux faire mon doctorat en 1984. J’ai pris l’option Orthopédagogie. J’ai fait ma thèse sur les difficultés d’apprentissage de la lecture et de l’écriture (la dyslexie). Je suis revenu en 1988. Une année après, j’ai été nommé Doyen de la Faculté de Psychologie et Sciences de l’Education. En 1995, j’ai été nommé Conseiller Pédagogique Directeur.

 

En 1997, j’ai été nommé Ministre de l’Education. Une année après, je suis devenu Conseiller Principal à la Présidence chargé des questions sociales de 1999 à 2003, j’ai été ensuite transféré au Sénat de transition jusqu’en 2005. Après ce parcours « politique », je suis revenu travailler à temps plein à l’université. J’ai été nommé responsable de la Chaire UNESCO en droits de l’homme et résolution de conflits depuis 2006. Maintenant, je suis professeur à temps plein. Je suis en même temps conseiller du Recteur pour les questions de planification.

 

Akeza.net : Le ministre de l’Education que vous avez été, quelles sont les réalisations dont vous êtes encore fier ?

 

 

Professeur Joseph NDAYISABA : Je me rappelle que le taux de scolarisation était tombé très bas, de 72 % en 1993 à 41% en 1996, suite à l’instabilité qui régnait dans le pays. La première priorité à laquelle je me suis attelé  était de sensibiliser et de faire revenir les enfants à l’école. J’ai fait une tournée dans presque toutes les provinces pour essayer de sensibiliser les autorités scolaires et les parents pour qu’ils envoient les enfants à l’école. On a demandé à l’UNICEF de nous aider à construire de nouvelles écoles provisoires avec des roseaux, de la paille et des sheetings… Les enfants ont pu quand même retourner à l’école. Le taux de scolarisation est remonté l’année scolaire suivante J’étais vraiment content des résultats parce que ce n’était pas du tout évident à cette époque, avec l’insécurité qui régnait !

 

Pour booster la formation des enseignants, on a été en contact avec le Conseil Norvégien pour les Réfugiés. Il y avait un monsieur très sympathique à qui on avait demandé de nous aider à mettre en place une radio. C’est la Radio Scolaire NDERAGAKURA. Comme les enseignants et les directeurs avaient des difficultés de se déplacer, cette radio avait pour objectif de continuer à former les enseignants. La Banque Mondialea aussi participé à l’opération : plus tard, elle a acheté des radios pour toutes les écoles du pays. A chaque fois qu’il y avait une formation organisée, les enseignants devaient faire un rapport d’écoute pour savoir s’ils suivaient les émissions. Je regrette un peu que cette radio ne joue plus vraiment son rôle.

 

J’ai réalisé beaucoup d’autres choses qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici, notamment en matière de gouvernance administrative et financière du ministère et des écoles.

 

Akeza.net : Quel serait votre commentaire à propos du système éducatif actuel ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : Je crois qu’on n’a pas fait suffisamment attention, notamment lors de la mise en œuvre de la principale réforme récente qui est l’école fondamentale. C’était une décision au niveau africain (Union Africaine). Les chefs d’Etats ont pris des décisions sur l’extension de l’enseignement de base de six ans à neuf ans pour que les enfants terminent le cycle en âge de travailler, avec quelque chose (petit métier, petit savoir-faire) pour leur permettre de vivre même s’ils ne continuent pas les études : pratiquer l’élevage, l’agriculture … pour que les enfants qui ne parviennent pas à continuer les études contribuent aussi au développement. C’est l’objectif phare de l’école fondamentale.

 

J’ai quand même le regret de constater que la réforme a été mise en place d’une façon précipitée. Les réformes de base n’ont pas été mises en œuvre. En fait, la réforme aurait dû se faire en même temps que le développement intense des écoles de métiers, des écoles professionnelles. Les parents et les enfants sont alors découragés quand les enfants échouent la 9ème alors qu’ils ne savent rien faire. Ce sont des chômeurs qui s’ajoutent à des chômeurs de l’université, aux chômeurs du post-fondamental etc. Ça crée une situation explosive pour le pays.

 

Akeza.net : Que faire pour remédier à cette situation ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : D’abord il faudrait constater qu’il y a un problème. La première solution serait effectivement l’investissement massif dans l’apprentissage des métiers, dans les écoles professionnelles. Quand une personne sait faire un petit métier et qu’il a un minimum d’études mais aussi qu’il a un cerveau qui fonctionne, il peut se débrouiller facilement. On peut d’ailleurs saluer l’excellente initiative du gouvernement d’organiser les gens en coopératives et en associations. C’est vers cela qu’il faut s’orienter : renforcer les capacités des jeunes à créer en commun des activités génératrices de revenus. Je crois que ce processus pourrait même aider à renforcer l’unité au sein des populations, mais à condition qu’il n’y ait pas de phénomènes d’exclusion ou de discrimination dans la création et le fonctionnement de ces associations.

 

Maintenant on est entrain mettre en place les écoles de métiers dans les communes, c’est une bonne orientation.  Mais pour rattraper le retard, il faudrait vraiment financer le secteur de l’école de métiers de façon massive. Ces écoles coûtent chers malgré tout : elles ont besoin d’enseignants qualifiés, d’ateliers équipés d’outils nécessaires aux formations…de mettre en place une politique de promotion des débouchés…

 

Akeza.net : Le pédagogue que vous êtes, quel conseil donnez-vousaux enfants qui sont encore au banc de l’école ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : Il faut toujours avoir une vision. Qu’est-ce que je vais devenir ? Qu’est-ce que j’ai comme capacités ? Qu’est-ce que j’aime faire ? Par exemple se dire: moi je voudrais avoir une grande ferme, avec de belles vaches, fournir du lait dans la province… moi je veux être une grande personnalité, comme Untel…Les jeunes doivent rêver, et surtout rêver grand. Un jeune qui a une vision  échoue, redouble, mais il n’abandonne pas son objectif. Se considérer  comme vaincu avant de commencer la vie est la pire des attitudes chez les jeunes.

 

Akeza.net : Qu’avez-vous écrit dans votre livre « Les enfants différents » ?

  

Professeur Joseph NDAYISABA : C’est un livre publié aux Editions Logiques à Montréal au Canada. Il reprend toutes les difficultés d’apprentissage que peuvent rencontrer les enfants. Je l’ai écrit en 1999 avec une canadienne, Nicole de Grandmont de l’Université de Québec à Montréal. Elle était venue au Burundi en mission d’appui à notre faculté pour la mise en place d’un centre de rééducation des enfants en difficultés d’apprentissage. On a constaté qu’on avait le même profil universitaire et  on a décidé d’écrire un livre ensemble. C’est à partir de ce livre que s’est développé chez moi l’idée de créer un centre de diagnostic et de rééducation des enfants en difficultés d’apprentissage (centre ORTHOP), qui est logé au Quartier Rohero II, Avenue Bweru No2. 

 

Akeza.net : Quel était votre rêve d’enfance ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : J’étais juste sous l’influence de mon père. Je me voyais devenir un bon prêtre avec une soutane, entrain de dire la messe, etc. J’ai grandi avec ce rêve parce mon père me mettait ça dans la tête. Quand je ne suis pas allé au séminaire, il s’est sérieusement fâché. Puis, je suis allé à l’Ecole Normale Supérieure et je suis devenu un enseignant. Je suis quand même content du métier que je fais. Enseigner, ça me fait plaisir.Concernant sa déception que je ne suis pas devenu prêtre, on s’est réconcilié le jour où je lui ai rendu visite avec son premier petit fils.

 

Akeza.net : Votre sport favori ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : Quand j’étais jeune, je faisais de l’athlétisme, saut en hauteur… J’ai fait du karaté aussi et j’avais un bon niveau. Actuellement, je ne fais que la marche. Je suis d’ailleurs membres du club « Les amis de la Montagne ». Marcher avec les autres, c’est un plaisir.

 

Akeza.net : Votre chanson préférée ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA : « La vérité » de Guy Béart

 

Akeza.net : Votre clin d’œil aux Burundais et à la jeunesse en particulier ?

 

Professeur Joseph NDAYISABA. ©Akeza.net

Professeur Joseph NDAYISABA : Quand les gens apprécient ou quand ils voient quelqu’un qui a une maison, une voiture, ils croient que ces choses-là sont venues comme ça. Moi, j’ai fait 15km à pied pour aller à l’école. Ça faisait 30km par jour (aller-retour). Au secondaire, je suis allé à Mugera, à 80km de chez moi, à pieds, la valise sur la tête. Les gens pensent qu’on devient une personne aiséeparce qu’on est favorisé par la nature, l’aisance des parents, l’ethnie, la région…Le plus grand investissement pour la vie, c’est le travail, c’est la ferme volonté de devenir quelqu’un d’utile pour soi, sa famille et le pays.

 

J’admets quand même que le fait d’avoir un papa enseignant m’a obligé de rester à l’école, contrairement à beaucoup de mes camarades qui ont quitté l’école prématurément…Sur une vingtaine d’élèves de ma colline qui fréquentaient la 5ème avec moi, seuls 2, moi et un ancien parlementaire malheureusement décédé, sommes passé au secondaire. La vie est certes un ensemble de concours de circonstances, mais il faut accepter aussi de souffrir, de « bosser » pour y arriver.Les jeunes, même ceux ayant des parents à gros moyens, doivent faire attention à l’habitude de la vie facile, à l’habitude de tout obtenir par un simple clin d’œil à maman ou à papa. La vie peut être extrêmement méchante envers le dépendant, faiblement habitué à travailler, habitué à recevoir facilement tout des autres.

 

Propos recueillis par Melchisédeck BOSHIRWA

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