Média : A la rencontre de Robert Patrick Misigaro, ce journaliste burundais de la BBC Gahuzamiryango

Média : A la rencontre de Robert Patrick Misigaro, ce journaliste burundais de la BBC Gahuzamiryango

Robert Patrick Misigaro, journaliste-producteur à la BBC.

Vous entendez souvent sa voix  dans les éditions du journal parlé en Kirundi et Kinyarwanda de la BBC dit «BBC Gahuzamiryango». Son travail  représente les sommets que tout jeune passionné par le journalisme souhaiterait atteindre. Habitué  à tendre les micros et poser les questions, AKEZA.net lui a proposé l’inverse, et il s’est prêté volontiers à l’exercice. Lui, c’est Robert Patrick Misigaro journaliste-producteur de la BBC.

Dans cet entretien, Robert Patrick Misigaro revient sur ses débuts dans le journalisme. Il parle de son quotidien au siège de la BBC, promène son regard sur le paysage médiatique. Musicien averti, il parle aussi de son choix entre la musique et le journalisme tout en nous livrant son top 5 de musiciens burundais préférés.

 

Akeza.net : Parles-nous de ton entrée à la BBC…

Robert : C’était vers fin Juin 2006, à la fin de mes études de journalisme à l’Université de Salford à Manchester, que je me suis dit que je devais tenter le coup. J’étais un grand fan de la BBC et de sa section Kirundi/Kinyarwanda en particulier depuis les années 1996. J’avais aussi effectué des stages à la section BBC Northwest à Manchester, donc je savais plus ou moins comment faire pour obtenir un stage à la BBC.

J’ai donc écrit à l’éditeur de BBC Gahuzamiryango, Ali Yussuf Mugenzi, et je lui ai dit que j’étais Burundais, que je venais de terminer mes études en journalisme et que je voulais faire un stage. Il n’a pas hésité de m’offrir l’opportunité. Mon stage a duré deux semaines, et c’était une très bonne expérience. Puis vers Décembre 2006, un poste de journaliste de radio et télévision était vacant, j’ai postulé  et j’ai eu le boulot. J’ai commencé le 2 Janvier 2007.

 

Akeza.net : Qu’est-ce que ça fait de travailler pour la BBC?

Robert :C’est difficile de le décrire en peu de mots. En tant qu’étudiant en journalisme, je n’osais même pas y penser car je croyais que c’était tout simplement impossible. Moi qui me suis retrouvé seul en Angleterre, et je savais que là d’où je venais il fallait connaitre quelqu’un pour décrocher un boulot, ça me paraissait irréalisable. Mais comme disait Nelson Mandela, « Tout parait impossible jusqu’à ce que ça se réalise » je gardais espoir. Disons que j’ai eu beaucoup de chances. Travailler à la BBC tout simplement pour un journaliste, c’est comme pour un footballeur de jouer à la Premier League, hormis l’aspect  financier bien sûr (rires).

 

Akeza.net : Le journalisme a-t-il toujours été le travail de tes rêves, ou c’est un coup de hasard ?

Robert :Ça n’a jamais été un coup de hasard. Depuis que j’avais dix ans, je me rappelle à Kamenge, je ne ratais jamais le journal du soir à la télé en Kirundi avec Ildephonse Ntibashirakandi et en français avec Elie Niyoyitungira (c’était mes idoles).

A la fin du journal j’appelais mes amis pour constituer une audience, et je commençais à imiter mes idoles du journal. Je savais tout de la première guerre du golf ! J’ai toujours voulu faire du journalisme, et cette idée s’est renforcée quand une faculté de communication a été ouverte à l’Université Lumière de Bujumbura. J’étais parmi les premiers enregistrés dans sa première promotion. J’y ai fait une année académique seulement. En fait pour moi il y avait le journalisme et la musique. Réussir pour moi signifiait soit, être journaliste ou musicien.

 

Akeza.net : Tu travailles depuis le siège de la BBC. Parlez-nous d’un lundi matin au siège de la BBC ?

Robert :Les lundis sont les jours les moins marrants à la BBC, je dirais même pour toutes les organisations médiatiques. Il ne se passe souvent rien les lundis. La plupart de ce qu’on a à faire c’est exploité les restes du weekend, à moins qu’il y ait un attentat quelque part ou que ce soit une date historique. Ce qui est bon par contre, c’est retrouver le building en verre qui est le Quartier Général  de la BBC, le New Broadcasting House. C’est beau ! Le lieu est devenu touristique en fait. Ça fait du bien de s’y retrouver les lundis après le weekend, car bien que ce soit un  «lundi», on a toujours envie d’y aller.

 

Akeza.net : Qu’est ce que ca fait de travailler pour un média multilingue, travailler dans un milieu multiculturel ?

 Robert :C’est un atout sans égal pour tout journaliste. Souvent on n’a pas besoin de faire recourt à Google. Si tu veux te ressourcer par exemple sur l’Afghanistan, la Chine, l’Inde, la France, l’Afrique de l’Ouest…, il y a toujours un collègue expert à qui s’adresser tout de suite. Et puis pour moi en particulier, pouvoir travailler dans ma langue maternelle, le Kirundi, que j’aime beaucoup est un bonus incomparable!

 

Akeza.net :Quel est le lien entre un journaliste de la Rédaction de la BBC Gahuzamiryango et de la BBC Afrique (section française) par exemple ? Avez-vous l’impression de travailler pour la même maison, ou c’est comme 2 mondes différents ?

Robert :La BBC a un slogan qui se répète toujours et qui dit « We are one BBC ». Nous avons une même équipe chargée de l’éditorial du jour, ce qui dit qu’il y a des sujets clés que toutes les sections (langues) doivent traiter et qui doivent se retrouver dans le journal comme une seule BBC. A cela donc s’ajoutent les spécificités de chaque section selon la région dans laquelle elle émet. La notion de proximité alors entre en jeux, et par exemple mon collègue de la section Russe ne pourra pas mettre dans son journal une réunion qui s’est tenue à l’hémicycle de Kigobe, tout comme je ne peux pas mettre dans mon journal Kirundi tout ce qui a été discuté au Kremlin… Et comme je l’ai déjà dit, nous nous consultons mutuellement selon nos domaines d’expertise et selon le sujet que l’on traite.

 

Akeza.net : Qu’est ce qui te motive dans le métier de journaliste?

Robert :Ce qui me motive c’est la recherche de la vérité et le fait de savoir qu’il y a des gens qui ne sauraient rien de leurs droits si on n’était pas là. Ce n’est pas quelque chose de facile surtout quand on a souvent à faire à des politiciens. Mais le plus proche possible de la vérité que j’arrive à amener mon auditeur, me procure une immense satisfaction.

 

Akeza.net : Tu suis de près l’actualité du Burundi. Quel est ton regard sur le paysage médiatique burundais vu par un journaliste international ?

Robert :Je suis conscient que ça n’a pas été facile pour les journalistes travaillant au Burundi, surtout depuis les évènements de 2015. Mais dans des situations où il y a deux camps qui s’opposent, le challenge est de garder le juste milieu et traiter tous les côtés d’une façon égale et surtout, chercher toujours cette vérité, quoi que ce n’est pas facile. «Tu sauras que tu as fait un bon boulot quand aucun côté ne te jette de fleurs » disait un vieux collègue à moi. Car là tu auras dit la vérité et tu auras gardé le juste milieu. Hélas souvent ça n’a pas été le cas. J’espère que les choses vont s’améliorer et que le professionnalisme prendra le dessus , surtout que le journalisme partisan va cesser. C’est vrai qu’il y a une ligne très fine entre le journalisme et la politique, mais il faut être brave et choisir son camp.

 

Akeza.net : Tu fais partie de la génération d’or du Centre Jeunes Kamenge. Quels sont tes souvenirs du centre ? Ta fréquentation du Centre Jeune Kamenge a-t-il impacté ta carrière ?

Robert : Je deviens toujours très émotionnel quand je parle du Centre Jeunes Kamenge. Vous vous imaginez être à Kamenge en pleine crise de 1994-95, et malgré les coups de feux et la mort qui rode, avoir un endroit où jouer au ping-pong, à la guitare, lire un livre ou regarder Robert De Niro et Al Pacino dans Heat!!!

Je peux tout simplement dire que le Centre Jeune Kamenge m’a littéralement sauvé la vie. C’était un cadeau du ciel, venant directement de Dieu, un vrai «oasis de paix» comme on l’appelait à l’époque. N’eut été le Centre Jeune Kamenge d’ailleurs, je n’aurais pas pu payer mes études secondaires. D’une certaine façon aussi, mon aventure en Europe qui a abouti à ce que je suis aujourd’hui n’aurait pas pu se faire sans le Centre Jeune Kamenge.

 

Akeza.net : On  aurait plutôt prédit une carrière musicale pour toi…

Robert :La musique c’est ma vie. Et je peux vous dire que mon aventure avec elle n’est pas terminée. Je fais toujours ma musique en solitaire, dans mon «home studio». Le moment venu je sortirais des morceaux, mais je ne suis pas pressé. Poursuivre une carrière musicale ça m’a tenté, il faut le dire, mais c’était un choix beaucoup plus risqué que le journalisme. Dans la situation où je me trouvais, je n’avais pas droit à l’erreur. Donc j’ai mis la musique de côté, sans toutefois l’éloigner de mon cœur. Mais nos chemins se recroiseront encore un de ces jours.

 

Akeza.net : Justement en parlant toujours de la musique, pourrais-tu nous dresser ton top 5 des musiciens burundais  préférés  et nous dire ce que tu apprécies chez eux musicalement ?

Robert :Ça c’est une question pas du tout facile car j’apprécie beaucoup d’artistes Burundais. Mais bon je vais me limiter à ceux qui sont actifs pour le moment. Pour apprécier un artiste, je considère d’abord l’effort qu’il ou qu’elle met dans son travail ainsi que le talent. Voici donc mon top 5:

* Kidum : Très talentueux, la meilleure voix de la musique burundaise. Un musicien qui a révolutionné la musique moderne Burundaise et qui a fait que ça soit cool de chanter en Kirundi.

* Apollinaire : J’adore aussi de la musique gospel. Et pour moi Apollinaire est le meilleur qu’on a.

*Bobona: Mon coup de cœur pour le moment. Très fier de chanter en Kirundi, des textes riches et des morceaux très bien produits.

* Fariouz : Un artiste qui s’adapte à tout. J’adore surtout qu’aujourd’hui il a un groupe et qu’il joue du live. Mais j’aimerais le voir faire plus de rap.

* Vichou Love de Peace and Love : Déjà avec ce qu’il a déjà sorti on voit un talent extraordinaire. Malgré la mort de son ami, je suis sûr qu’il a beaucoup d’avenir et qu’il aidera à porter loin la musique Burundaise.

 

Akeza.net : Tu es membre de la diaspora burundaise. Quel est ton regard sur  la diaspora burundaise ? Qu’en est-il de son rôle sur le développement du pays ?

Robert :Je crois que si la diaspora burundaise était bien organisée et unie elle contribuerait beaucoup au développement du Burundi. Malheureusement ce n’est pas le cas. Et à cela s’ajoute le fait que quand ça ne va pas très bien au Burundi au niveau politique, ça se ressent dans la diaspora et des divisions se créent, la fragilisant encore plus. Le chemin est encore long mais je garde espoir.

 

Akeza.net : Certains journalistes finissent par embrasser une autre carrière. Te vois-tu un jour exercer  un autre métier à part le journalisme ?

Robert : On ne sait jamais. Ce qui est sûr, bien que je l’aime, je ne ferais pas le journalisme à vie. Je ne vois pas encore ce que je ferai après, mais je voudrais un jour enseigner.

 

Akeza.net : Vous êtes beaucoup suivis au Burundi, sûrement que les jeunes vous prennent pour leurs idoles. Pour terminer notre entretien, un message à nos lecteurs en général et  les jeunes en particulier ?

Robert :A vos lecteurs en général je leur dirais de continuer à vous lire et à vous soutenir car ce que vous fêtes est tellement important. Aux jeunes, je leur dirais de ne jamais abandonner leur rêve en dépit de tout ce qui pourrait vous décourager.

J’aimerai aussi leur dire de laisser la politique de côté et trouver d’abord leur chemin. On peut toujours revenir à la politique, mais l’énergie de la jeunesse ne revient jamais une fois gaspillée. Je ne dis pas qu’il faut se désintéresser de la politique, car c’est important de savoir ce qui se passer et connaitre ses droits et devoirs. Je veux dire qu’il ne faut pas la considérer comme la (seule) source de revenue et finir par se faire duper pour un peu de sous. La pauvreté fait mal mais elle finit toujours par être vaincu. Profitez de votre énergie en l’investissant d’abord dans ce qui vous est utile, VOUS, d’abord avant de penser à tel ou tel autre parti politique. Et puis aimez votre pays et soyez-en fiers !

Propos recueillis par Armand NISABWE

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