Linah Blanche: « Les gens voient une chanteuse comme un objet sexuel »

Linah Blanche: « Les gens voient une chanteuse comme un objet sexuel »

Linah Blanche: « Les gens voient une chanteuse comme un objet sexuel » ©DR

” Il faut de tout pour faire un monde. ” Cette fameuse citation a souvent du mal à trouver tout son sens lorsqu’on le transpose dans l’univers musical burundais. Si l’on compte une multitude d’artistes dans le Buja Fleva, la gente féminine souffre encore d’un mal de représentation. Quoi qu’il y ait certaines artistes qui réussissent à tirer leur épingle du jeu, se faire une place reste un exercice difficile pour la plupart d’entre elles. Jointe par notre rédaction, la chanteuse Linah Blanche nous donne son avis sur la question.

 

Des artistes en manque de soutien

Cela est une certitude, le « Buja Fleva » n’est pas en manque de chanteuses. Toutefois, il est difficile pour celles-ci de véritablement briller. Bien évidemment, il y a quelques visages qui se sont installés dans le décor, mais ils sont loin de représenter toute la gente féminine. Une situation que Linah Blanche explique par le manque de soutien. Autant sur le plan financier qu’au niveau de la visibilité médiatique.

« Le plus grand défi que je rencontre en tant chanteuse burundaise est que je ne reçois pas assez de ressources pour pouvoir vendre mes produits. Quand je parle de ressources, je veux dire que je n’ai pas assez de soutien que ce soit à la radio, dans les différentes compagnies ou dans les concerts que je donne », explique-t-elle.

Linah Blanche – Sugar (Official Video)

Un manque de soutien et d’exposition médiatique qui affectent directement la visibilité de ces artistes auprès du public. « C’est difficile de trouver trois ou quatre femmes qui performent ensemble dans un même concert. Par exemple, lors d’un concert, on peut voir cinq hommes et seulement une femme, alors qu’on pourrait être trois hommes et deux femmes », ajoute-t-elle.

Ces artistes déjà en manque de soutien et quelques fois de reconnaissance, se confrontent encore plus que les hommes aux problèmes financiers. Dans le sens où, en plus d’avoir du mal à générer des profits et à vivre de leur art, elles se retrouvent des fois à devoir payer pour bénéficier du soutien de certaines personnes.

« C’est difficile dans le sens où les gens veulent de l’argent. Ils veulent te soutenir, mais ils veulent être payés. C’est leur devoir de te soutenir. Il y a des difficultés à ce niveau. La musique est un business, mais elle n’en est pas un dans le sens où je dois payer pour le soutien. Si le talent est là, la musicienne devrait être reconnue », explique Linah Blanche qui déplore également le fait que la profession souffre de la présence de certaines artistes « sans talent » qui bénéficient quelques fois de soutiens non justifiés.

A cela s’ajoute les exigences des médias qui veulent être alimentés très régulièrement en musique. Des exigences qu’elles ont du mal à satisfaire étant donné que les moyens pour produire continuellement sont difficiles à trouver.

« Lorsque tu sors une chanson, tu fais la promotion de la chanson, mais malheureusement, on ne joue plus la chanson après. Ils continuent de demander de nouvelles choses, mais sans savoir que nous n’avons pas d’argent. Il n’y a pas assez d’argent pour aller au studio tous les jours, ni pour produire des vidéos tous les jours », dit-elle.

Esther Nish – Huruma [official video]

Artiste et pas objet sexuel

Comme dans plusieurs secteurs d’activités, la question des relations entre sexes opposés reste un point épineux dans la musique burundaise selon Linah Blanche. D’après la chanteuse, le statut d’artiste qu’elles revendiquent n’est pas pris au sérieux. Elles sont très souvent considérées comme des objets de plaisir. « Il y a beaucoup de choses qu’une femme traverse dans la musique. Les gens ne te prennent pas au sérieux. Quand tu leur dis que tu fais de la musique, ils te voient comme un objet sexuel. Ils veulent seulement coucher avec toi et c’est ça le problème. Si tu veux aller au studio ou si tu veux quelque chose, la personne te dit que tu dois coucher avec elle pour l’obtenir. Tu veux faire un show ou tu veux aller quelque part, les gens te voient comme un objet sexuel », confie-t-elle.

Un problème de taille qui freine les rêves de grandeur de bon nombre de chanteuses.

 

Se serrer les coudes

Cependant, si la situation reste compliquée pour permettre une réelle éclosion des artistes féminines, Linah Blanche pense qu’il est possible pour elle de briser le plafond de verre. Pour cela, la chanteuse estime que les artistes féminines devraient investir dans le soutien mutuel.

« Nous travaillons fort et nous voulons que l’industrie de la musique avance. Quand nous regardons les femmes provenant d’autres pays, elles se soutiennent entre elles. Tu peux voir quelqu’un s’intégrer dans ta vidéo ou participer à quelque chose que tu as déjà réalisé. Par ici, c’est vraiment difficile. Tout le monde est enfermé et personne ne veut lâcher. C’est comme si nous menons une guerre sans toutefois savoir contre qui ou quoi nous nous battons. Les gens veulent briller, mais ne veulent pas que les autres brillent », explique-t-elle.

« Je pense que les musiciennes peuvent faire mieux si elles ont du soutien. Quand on regarde d’autres pays comme le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, les chanteuses sont soutenues. Agir bien est une mentalité parce que tu peux faire mal en pensant que tu fais bien. Tu peux travailler fort, avoir une bonne vision de ton futur, avoir un but et y travailler », dit-elle.

Elle reste convaincue que les femmes ont leur place et qu’elles sont capables d’être des artistes sûres et avec lesquelles il faudrait compter dans l’industrie musicale burundaise. D’autant plus que le talent dont elles font preuve mérite plus d’exposition et de reconnaissance.

 

Moïse MAZYAMBO

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