Le Professeur Abbé Adrien NTABONA, ce prêtre qui marie le sacerdoce et l’écriture !

Le Professeur Abbé Adrien NTABONA, ce prêtre qui marie le sacerdoce et l’écriture !

Agé de 81 ans, le Professeur Abbé Adrien NTABONA est à la fois apôtre, pasteur, professeur et éminent écrivain.  Depuis un demi-siècle, il fait des recherches sur la culture burundaise qui, on vous le dit d’entrée de jeu, prend place comme un coup de cœur personnel. Auteur de nombreuses œuvres littéraires », son dernier né, qu’il présentait le 06 novembre 2020, se nomme « L’UBUNTU (Humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi ». Mais, qui est donc le professeur Abbé Adrien NTABONA ?

 

Akeza.net : Bonjour mon Père !

 

Abbé Adrien NTABONA : Bonjour !

 

Akeza.net : Vous allez bien ?

 

Abbé Adrien NTABONA : Je vais vraiment bien !

 

Akeza.net : Dites-moi, qui est Abbé Adrien NTABONA ?

 

Abbé Adrien NTABONA: Je m’appelle Adrien NTABONA, prêtre diocésain c’est-à-dire appartenant directement au diocèse. Je suis pratiquement à la fois de toute ma vie apôtre, pasteur et professeur. J’ai fait cela ensemble. J’ai enseigné à l’Université pendant 30 ans et plus. J’ai été aumônier de l’Université pendant 40 ans et plus. J’ai été curé de la paroisse pendant 20 ans. J’ai été secrétaire général de la conférence des Evêques pendant plus de 15 ans. J’ai dirigé une revue scientifique au cœur de l’Afrique pendant 30 ans à peu près.

 

Aujourd’hui, je suis un prêtre à la retraite. J’ai fondé pour cela une communauté que j’ai appelé « MAGIRIRANIRE Y’IMICO », la complémentarité en tout ce qui est de la culture. Donc la complémentarité entre moi qui suis âgé et les jeunes. Je les prépare au mariage et eux me préparent à bien vieillir. Je dis bien me préparent parce que j’ai encore le temps de vieillir. Maintenant je vieillis, un jour je serai vieux et ils m’assisteront.

 

Je suis en train de faire un travail que j’ai appelé éthiculturation, c’est-à-dire le traitement éthique de la culture traditionnelle.  J’enseigne cela tous les samedis de 8h30min à 10h30min. Je diffuse à travers les médias en ligne. Puis j’écris des livres là-dessus. J’ai écrit un livre récemment sur « Ubuntu », ses roses et ses épines au Burundi. C’est un livre qui a eu un succès auquel je ne m’attendais vraiment pas. Cela montre que les gens ont soif de l’Ubuntu. Je continue. J’espère cinq ans encore. Par après, je vais vieillir bénissant le Seigneur, n’étant plus capable de travailler beaucoup.

  

Akeza.net : Comment parvenez-vous à marier le sacerdoce et l’écriture ?

 

Prof Abbé Adrien NTABONA lors de la présentation de son livre « L’UBUNTU (Humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi »©Akeza.net

 

Abbé Adrien NTABONA : Euh… Ils sont mariés par nature ! Un prêtre, c’est un apôtre c’est-à-dire un envoyé. Moi je suis envoyé par Dieu pour faire goûter son amour autour de moi. Alors je peux m’exprimer par la parole ou par l’écrit. Si j’avais une autre forme artistique pour m’exprimer je l’aurais encore fait une fois de plus. Mais l’écriture, c’est un ministère comme un autre, un véritable ministère, un service de Dieu. Comme j’ai eu le bonheur d’approfondir certaines choses de ma culture, je vais les transmettre et les laisser aux descendants. Quand je dis les descendants, n’entends pas les descendants physiques parce que j’ai promis le célibat. Les descendants moraux et là j’ai beaucoup de gens, beaucoup à transmettre. Donc je le ferai.  C’est mon sacerdoce qui continue par là. Je ne suis plus le curé parce que je suis à la retraite. A 75 ans, on doit cesser d’être curé de la paroisse. Mais je continue toujours à dire la messe et à écrire.

 

Akeza.net : Quel serait votre commentaire à propos de la littérature burundaise ?

 

Abbé Adrien NTABONA : Notre littérature est très riche. On ne peut pas imaginer. Nous avions vingt genres littéraires. Il y a deux grandes catégories qui relient tout l’ensemble de ces genres littéraires. D’abord la «parole patrimoine». C’est ainsi qu’on appelle la littérature orale pour voir la vie. Ce genre insistait sur la dimension visuelle de la connaissance. Non pas voir avec les yeux, mais avec l’intelligence, voir avec le cœur. Nous avions ainsi, d’abord les genres enroulés, les proverbes, l’humour traditionnelle, etc. Nous avons les genres déroulés, les genres narratifs, les contes (imigani), les chantefables (ibitiko, ibitito).

 

Nous avions ainsi la parole pour sentir la vie, pour vibrer la vie, la parole pour goûter la vie. Nous avions de genres surtout musicaux. La musique en commençant par le chant en solo, les berceuses, et puis les chants en dialogue, « gukezaumuvyeyi » (l’éloge à la maternité), « akazehe » (la littérature féminine intimiste). Nous avions de genres partagés avec beaucoup de monde « imvyino » (une variété féministe de chants en chœur). Nous avions l’accompagnée des instruments de musique depuis l’inanga jusqu’à l’umuduri, etc.

 

Nous avions aussi la parole héroïque, « amazina », la parole pastorale « ibicuba », une richesse rare. On avait réussi à communiquer avec la vache de façon extrêmement intelligente. On influençait la vache par les moyens psychologiques, la littérature en tête. Nous avions par exemple un genre « kurengura». C’est une véritable thérapie de la vache, qu’on peut exploiter pour l’homme et pour la vache à la fois. Nous étions vraiment riches et j’en suis fier.

 

Akeza.net : Que pensez-vous de la culture burundaise d’antan ?

 

Abbé Adrien NTABONA : Il y avait des institutions fortes. L’institution familiale, sociale, politique, religieuse. Nous étions très fortement encadrés par la culture.

 

La culture burundaise est riche. Elle est toujours riche malgré les déconfitures qu’elle a connues. Elle est riche en valeurs. La première valeur d’abord, c’est la vie intérieure qui est l’essentiel de la vie humaine. « Kubaza umutima » : réfléchir. C’était cela la vie humaine. « Uwutagira umutima abaza si umuntu ni agakoko » (si quelqu’un ne peut pas interroger sa conscience, ce n’est pas un homme, c’est un animal). Également cette valeur engendre automatiquement la conscience du respect, la conscience de l’engagement, la conscience du support de la souffrance. Tout cela va ensemble. C’est la vie intérieure, et surtout le fait d’être ouvert à autrui.

 

L’homme n’est homme que quand il est ouvert à autrui. La définition de la personne humaine c’est d’avoir une dimension sociale. Je suis parce que l’autre est. Donc vivre c’est vivre avec, depuis la famille nucléaire en passant par la famille élargie, le clan jusqu’au voisinage, jusqu’à l’entourage de tout genre, de tout calibre. L’homme n’est homme que quand il peut s’identifier à d’autres hommes. Alors là, il crée ce qu’on appelle un moi communautaire.  Chez nous, l’homme est homme parce qu’il est conscient qu’il n’est pas le maître du monde, au-dessus de lui, à sa gauche, à sa droite, autour de lui, il y a Dieu. Alors, Dieu fait partie des valeurs essentielles et c’est pourquoi d’ailleurs nous sommes volontiers religieux. Ce n’est pas un jeu de prier ici chez nous. On le sent, on voit que c’est sa vie. La valeur religieuse chez nous est très importante.

 

Akeza.net : A quel point est-il important de s’attacher à sa culture ?

 

Abbé Adrien NTABONA : La culture, c’est la vie intérieure des collectivités. Elle est incontournable. Durant le Concile Vatican II, une réunion au sommet, qui a eu lieu entre 1962 et 1966 au Vatican, qui a réuni tous les évêques du monde entier pendant 4ans sur l’adaptation de l’église au monde que nous vivons aujourd’hui, ils ont défini la culture comme suit : « C’est ce sans quoi l’homme ne devient pas homme ». Donc, l’homme ne devient homme que par la culture. Sans la culture, l’homme n’est pas homme. Il reste comme un animal. C’est très sérieux ça.

 

Alors je m’attache à la culture grâce à ce principe-là du Concile de Vatican II que j’ai suivi de très près. J’ai eu même la permission de la part de l’expert du séminaire où j’étais au temps du Concile Vatican II d’aller suivre cette conférence spéciale. Cela m’a marqué. Alors, la culture pour moi c’est la vie tout court. Si on renonce à la culture, on renonce à la vie humaine tout court. Donc c’est extrêmement important, incontournable.

 

Akeza.net : Comment valoriser sa culture ?

 

Abbé Adrien NTABONA : On valorise d’abord sa culture en la vivant. Vivons les valeurs de notre pays, en les adaptant à la modernité même à la postmodernité. Mais vivons-les ! En second lieu, il faut les exploiter intellectuellement, en écrivant dessus si on en est capable. Les deux niveaux sont complémentaires. Mais j’invite quiconque à les vivre au moins en passant par l’Ubuntu parce que c’est la clé de la culture traditionnelle.

 

Akeza.net : Quelle serait votre explication de l’Ubuntu et de l’Ubushingantahe ?

 

Abbé Adrien NTABONA : « Ubuntu », c’est un concept africain. Toutes les langues bantoues ont ce mot «Ubuntu ». Les langues bantoues vont depuis l’Afrique du Sud jusqu’au Cameroun et au Kenya. Même les langues non bantoues ont un concept pareil appelé autrement. Donc c’est une civilisation.

 

Moi, j’ai été à Libreville au Gabon invité par le Centre International de Civilisation Bantoue. Nous étions avec d’autres professeurs des universités africaines pour aider ce centre d’avoir un programme d’approfondissement de l’Ubuntu en Afrique. J’ai même présidé une commission de travail là-dedans. Et nous avons produit un très bon programme.  Donc c’est un concept porteur qui peut devenir un socle pour l’humanisation du continent africain. L’humanisme africain peut se bâtir là-dessus. Alors l’humanisme chez nous signifie avoir avant tout la vie intérieure saine et consulter sa vie intérieure avant d’agir. Avoir un sens aigu de la respectabilité « iteka ». Avoir un sens aigu de l’engagement « ibanga ». Avoir une capacité d’accepter calmement et même durablement la souffrance.

 

« Ubuntu » c’est aussi la vie sociale saine. En famille, la paix et l’amour. Dans le voisinage, la solidarité incontournable. On est un membre de la famille si on est « umuntu » (l’être humain), si l’on a l’hospitalité, le fait d’accueillir l’autre. S’accepter, dialoguer avec n’importe qui. Nous avons un bon verbe : « kwumva » qui a trois sens. D’abord écouter avec l’oreille. Puis comprendre avec l’intelligence. Et enfin accepter profondément. Quand vous êtes un homme, il faut savoir écouter. Quand vous n’avez pas les trois niveaux à la fois, « ntiwumva ».

 

Quant à Ubushingantahe, c’est le fait de se sentir responsable de tout cela. L’umushingantahe l’assume solennellement devant les voisins qui l’ont accepté parce qu’il ne peut pas être investi si les voisins ne l’acceptent pas. Il jure de le vivre et de le faire vivre. Il s’y engage sérieusement par un serment qui d’ailleurs est trop fort. Donc Umushingantahe prend tout cela sur ses épaules. Il devient ainsi responsable de la vérité, de la justice et de l’entraide autour de lui. « Ubushingantahe » c’est un pas de plus.

 

Akeza.net : Votre commentaire à propos de la tradition à la rencontre de la modernité au Burundi ?

 

Prof Abbé Adrien NTABONA lors de la présentation de son livre « L’UBUNTU (Humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi »©Akeza.net

 

Abbé Adrien NTABONA : Oh ! Nous nous sommes laissé aller malheureusement. Notre soumission culturelle est vraiment déplorable. Nous avons fait de l’acculturation par substitution. Tout simplement, on a remplacé une culture par une autre. Nous sommes devenus des blancs à la peau noire. Nos enfants aujourd’hui apprennent à parler français.  Dans les écoles privées, c’est depuis l’école maternelle. L’enfant connait plus de français que du kirundi et ça fait honte. Plus tard les parents vont en souffrir quand leurs enfants vont le leur reprocher.

 

Akeza.net : Que pensez-vous de l’avenir du Kirundi ?

 

Abbé Adrien NTABONA : L’avenir du kirundi sera ce que nous en ferons. Je vais expliquer cela par des hypothèses. Si nous évoluons en nous acculturant par substitution, nous serons des quelconques et le kirundi deviendra un dialecte, quelque chose qu’on ne connait pas même assez, une langue qu’on parle mal en mélangeant avec n’importe quoi. J’ai peur de cela. Mais si nous prenons la chose au sérieux, si nous prenons la question à bras le corps et que nous assumons notre langue comme instrument numéro un du travail, en l’enseignant comme il faut aux enfants, si nous en parlons même dans les choses sérieuses (parce que maintenant  tout le monde pense que pour dire les choses sérieuses, il faut parler français, ce n’est pas vrai) et si donc nous nous décidons à changer de cap, le kirundi a un bel avenir. Eh bien, il ne faut pas négliger les trois autres langues (le français, l’anglais et le swahili) dont nous avons besoin. Mais d’abord connaitre notre langue.

 

Le kirundi ne se parle pas seulement au Burundi, mais aussi au Rwanda. C’est la même langue malgré quelques variantes régionales minimes : les quelques mots introduits à cause de l’histoire. C’est tout. Et puis, les gens du Buha nous comprennent en bon nombre. Les gens du Bushubi à côté en Tanzanie, nous comprennent aussi. Les gens de Buhangazaau-delà de Kirundo, Giteranyi en Tanzanie parlent tout simplement Kirundi comme nous. Donc notre langue a beaucoup de possibilités. Nous ne pouvons pas du tout la gaspiller. C’est pour cette raison que j’invite tout un chacun à y réfléchir et voir commentmieux structurer notre politique linguistique.

 

Akeza.net : Quel serait votre message à l’endroit des jeunes burundais et des décideurs ?

 

Prof Abbé Adrien NTABONA lors de la présentation de son livre « L’UBUNTU (Humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi »©Akeza.net

 

Abbé Adrien NTABONA : Je dis aux jeunes burundais tout simplement de ne pas aller la tête baissée vers n’importe quoi.  Aujourd’hui, ils sont disponibles à tout, même aux bêtises. On dirait qu’ils sont mobilisables pour n’importe quoi. C’est grave. Donc il faut qu’ils soient plus consistants avec eux-mêmes, plus capables d’avoir des principes eux aussi et d’avoir des principes non négociables. Qu’ils aient la foi solide, une foi solide en leur propre culture et en l’approfondissant. Aux décideurs je demanderais tout simplement de penser à une politique culturelle et linguistique susceptible de ne pas mouvoir.

  

Akeza.net : Quels sont vos objectifs de la vie ?

 

Abbé Adrien NTABONA : Quand j’ai vu que j’en suis intellectuellement capable, je me suis décidé à bien étudier et à approfondir mes connaissances. Moi, j’ai fait une théologie beaucoup plus large que celle qu’on m’enseignait à Rome. J’ai décidé de me former moi-même, aujourd’hui et toujours. Je veux faire un jugement parfois au-delà des clichés actuels. Mon objectif c’est de pouvoir aider les gens à approfondir leurs vies. Et j’ai pris comme devise la parole de Jésus-Christ, celui dans l’évangile de Saint Jean, Chapitre 10 au verset 10 : « Je suis venu pour que les gens aient la vie et l’aient en abondance ». Ça, c’est mon objectif. C’est ma devise de sacerdoce et j’en vis toujours. Cette vie, c’est une vie spirituelle, morale et culturelle. Aujourd’hui je touche beaucoup sur l’accélérateur culturel parce que je vois que ça manque.

 

Akeza.net : Quel est votre meilleur souvenir de tous les temps ?

 

Abbé Adrien NTABONA : C’est quand j’ai pu retourner à l’école alors qu’un missionnaire nerveux m’en avait exclus. C’était en 1949. J’ai dû quitter l’école. J’avais terminé l’école primaire et j’étais toujours premier de classe. Il m’a chassé. J’ai passé deux ans à garder les vaches. Quand il est parti, mes parents ont demandé à un enseignant de me réintroduire et l’enseignant a accepté de me mettre dans sa classe sans m’inscrire. C’était en 1952. Quand le nouveau père (missionnaire) directeur a demandé la liste, il m’a exclu car je ne figurais pas sur la liste des finalistes du primaire depuis 2 ans.

 

Quand le missionnaire a regardé la liste, il ne m’a pas vu. Par après l’enseignant m’a pris par mon vêtement. Il m’a tiré tout simplementpour me mettre dans la bonne rangée et puis j’ai été inscrit. En me voyant sur la liste, le missionnaire s’est étonné mais l’enseignant m’a défendu en lui répondant, « c’est un garçon très intelligent, un très bon garçon, faites-moi confiance ». J’ai été réinscrit et puis j’ai été le premier dans tout le Burundi àl’examen national de l’époque. Donc, j’ai fait l’honneur à l’enseignant et au directeur de l’école.

 

Propos recueillis par Melchisédeck BOSHIRWA

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