Le premier avocat burundais Maitre Etienne NTIYANKUNDIYE partage son immense expérience

Le premier avocat burundais Maitre Etienne NTIYANKUNDIYE partage son immense expérience

Avec 53 ans d’expérience dans la profession d’avocat, Maitre Etienne NTIYANKUNDIYE a prêté serment en 1967. Il était le premier avocat burundais. A Mugongomanga, il avait vu sa mère se battre seule contre tous pour qu’il puisse hériter de la terre de son père décédé et il avait juré de défendre toute personne dont les droits seront bafoués. A 79 ans, il est toujours au front pour défendre les clients, avec en amont sa riche expérience.      

 

Akeza.net : Qui est maitre Etienne NTIYANKUNDIYE ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Je m’appelle Etienne NTIYANKUNDIYE, j’exerce la profession d’avocat depuis 1967, je suis à ce niveau le premier avocat burundais, je suis né à Kayoyo en commune Mugongomanga en 1941. J’ai fait mes études au collège du Saint Esprit de 1954 à 1960. J’ai fréquenté ensuite l’université Notre Dame de la Paix à Namur en Belgique pour les candidatures dans la Faculté de Droit, et puis l’université de Liège à Bruxelles jusqu’en 1966, depuis lors j’exerce la profession d’avocat. J’ai exercé d’autres fonctions peut-être mais la principale fonction est celle d’avocat.

 

Akeza.net : Avez-vous occupé d’autres fonctions après votre formation universitaire ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : En 1966, j’étais conseiller juridique au ministère de la Justice, en 1967 j’étais conseiller à la présidence de la première République de l’époque, après je suis devenu avocat.

J’ai opté pour cette profession parce que j’estimais qu’on voulait me nommer procureur général de la République alors que je n’étais pas d’accord sur les fonctions exercées par le ministre de la Justice et le procureur général, ce dernier n’avait pas d’ordre à recevoir du ministre de la Justice tout comme le ministre de la Justice n’avait pas d’ordre à recevoir du procureur général ni au président de la Cour suprême.

 

J’ai demandé au premier ministre de l’époque, le président MICOMBERO de me laisser embrasser ma carrière d’avocat. Plus tard, il m’a désigné ministre de la Justice et j’ai appliqué ce principe d’indépendance du ministre de la Justice et du procureur général en proposant le premier statut de la magistrature où l’indépendance du magistrat vis-à-vis du ministre de la justice est absolument soulignée. Je pense que même maintenant cette question d’indépendance de la magistrature pose problème. Il y a le statut de la magistrature, il y a aussi le côté politique mais tant que nous n’aurons pas un Parquet général indépendant, une Cour suprême indépendante, il y aura toujours des problèmes de justice.

 

Akeza.net : Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir avocat ?

 

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : J’ai connu des situations où le droit devait être sollicité notamment il y avait des problèmes d’héritage dans ma famille, j’étais le cadet d’une famille nombreuse et ce cadet devait avoir ses droits. Alors à ce moment ma mère qui était là m’a défendu contre mes grands frères parce qu’il y avait un problème d’héritage, elle a porté l’affaire dans les tribunaux jusqu’au tribunal du Mwami MWAMBUTSA et elle a eu raison. Ce qui fait que j’ai été rétabli dans mes droits en tant qu’héritier de mon père décédé alors que ma mère était enceinte de moi.

 

D’un côté ce qui vous semble banal, chez nous (à Mugongomanga) le sens de la justice est quelque chose de très poussé au Burundi. Les gens ont besoin d’avoir des droits stables et ils ont besoin d’être défendus, c’est pour cela que j’ai choisi la profession d’avocat pour défendre les gens qui ne peuvent pas se défendre. Mais au départ c’était pour que je puisse me défendre moi-même, mon père était mort quand j’étais encore au sein de ma mère. Mon père a épousé ma mère quand il était devenu veuf, il n’a jamais été polygame. Ma mère connaissait les princes, les prêtres… elle m’a fait inscrire auprès du chef qui représentait le pouvoir et elle leur a dit qu’il y a un enfant qui va naitre et ‘’ne dite pas qu’il s’agit d’enfant hors mariage qui n’a rien à avoir avec mon mari qui vient de mourir’’. Alors le père Vanden Gérard qui était un ami de la famille, un père belge m’a inscrit fils de mon père alors que je n’étais pas encore né, c’est quelque chose d’inhabituel même au tribunal elle le déclarait. Je suis fils unique chez ma mère avec des grands frères nombreux.

 

Akeza.net : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en tant que premier avocat du Burundi ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Les difficultés sont surtout le comportement des juges et des justiciables parce que la justice, les gens ne la comprennent pas de la même façon. Il y a des juges qui déforment les vérités qu’on leur produit, il y a de l’autre côté des justiciables qui font tout surtout avec les témoins pour déformer la vérité de leur dossier, ce qui fait que jamais un dossier ne sera jugé correctement parce que la vérité n’est pas toujours recherchée et quand elle est recherchée il y a absolument des gens qui la détournent. Il faudra trouver une formule, normalement la formule des Bashingantahe était une bonne formule mais il faut que ça soit une institution soutenue qui a ses propres règles et qui veille absolument à l’équilibre de la société.

 

Akeza.net : Avez-vous accueillis tous les dossiers où avez-vous refusé certains qui vous semblaient indéfendables ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : A mon avis , un avocat ne doit pas défendre n’importe quel dossier. Un avocat c’est d’abord un conseiller pour son client, il lui donne les indications pour qu’il gère sa défense et il fait tout pour qu’il reste dans ce bon droit. Mais quand il constate que l’affaire est indéfendable, il remet le dossier purement et simplement à son client et il dit à son client dans ce sens qu’il ne peut pas aller contre sa conscience. Donc il y a des affaires indéfendables mais qui je le précise même s’ils sont indéfendables doivent être défendus, alors à ce moment-là l’avocat accepte de défendre le client mais en lui disant à ce moment-là de ne pas déclarer l’indéfendable en lui disant de ne pas l’obliger à dire ce qui va contre la réalité d’un dossier. Il doit être un homme de confiance de son client et il doit aussi lui dire la vérité, un avocat est un représentant de la société, il juge et il doit trouver aussi une façon de sauver à la fois son client et à la fois la société à laquelle il appartient. Donc il y a des dossiers qu’on n’accepte pas parce qu’en âme et conscience on ne peut pas les accepter, et il y a d’autres qu’on accepte parce qu’il y a des raisons.

 

Akeza.net : Quel est le dossier que vous avez défendu dont vous vous sentez le plus fier ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Ils sont nombreux. Il y a des dossiers où j’ai défendu des fonctionnaires qui étaient accusés de détournements, des dames qui étaient accusées d’avortement, mais alors je vous dirais un dossier qui m’a marqué c’est l’affaire NTUNGUMBURANYE Jérôme, une affaire qui date de 1971, où d’anciens ministres, anciens officiers de l’armée, d’anciens fonctionnaires étaient accusés de fomenter un coup d’Etat contre le pouvoir du Président MICOMBERO.

 

A cette époque, j’étais ministre de la Justice, seulement je n’étais pas impliqué là-dedans. Ainsi, je ne sais pas comment ça été organisé. Il y a eu un remaniement du gouvernement dont je faisais partie, du jour au lendemain on m’a dit que je n’étais plus ministre de la Justice et le chef de l’Etat ne m’a jamais appelé pour me dire les raisons de ma révocation. J’ai repris alors mes fonctions d’avocat, le président de la République le savait parfaitement, c’était la condition. En reprenant mes fonctions d’avocat j’ai été contacté par ces personnes qui étaient accusé de putsch contre les institutions pour que je les défende. Bien sûr j’ai accepté surtout que je connaissais tous les éléments de ce dossier. Je savais que ce dossier n’avait absolument rien de sérieux, c’est pour cela que j’ai accepté de les défendre vers le mois de mai 1971. Alors j’allais régulièrement voir les prisonniers et à un certain moment on les a convoqués en audience publique, la Cour militaire où siège des officiers de l’armée que je connaissais, ils ont décidé de poursuivre mes clients pour atteinte à la sureté de l’Etat, à ce moment ils étaient menacés de peine capitale. C’était une affaire excessivement importante, il fallait que j’y mette toute mon énergie pour défendre mes clients. Tout d’un coup lorsque le procureur général a indiqué que c’est moi qui défendait ce dossier on m’a amené chez moi un mandat d’arrêt, c’était pour dit-on atteinte à la sureté de l’Etat. Il n’y avait absolument aucune infraction à ma charge, ce qui était important pour le pouvoir était que je rejoigne ( et je m’y attendais) ceux-là accusés de fomenter un coup d’Etat, afin qu’on m’empêche de plaider.

 

Je me suis retrouvé avec mes clients en tenue de prisonnier. Il fallait donc non seulement que je me défende mais surtout que je défende mes clients. Mais comme le procureur général n’avait rien à ma charge, j’étais à l’aise et j’ai défendu le dossier en culotte de prisonnier. Et c’est ça qui a énervé alors le pouvoir. C’est le fait que je connaissais le dossier qui embêtait le pouvoir.  J’ai demandé des preuves mais malheureusement les choses se sont très mal terminé. Une dizaine de prisonniers ont été condamné à la peine capitale. Moi-même qui n’ai jamais subi aucun interrogatoire, qui n’ai jamais été inculpé, j’ai été condamné à 20 ans de prison.

 

C’est le genre de procès que je ne peux pas oublier bien sûr et qui marque une image d’une empreinte très négative de notre justice. Ce procès reste un procès totalement injuste, je peux l’affirme même aujourd’hui et je peux amener des preuves. J’ai demandé ce dossier pour que je puisse le consulter, beaucoup d’éléments sont introuvables, je ne sais pas pourquoi mais c’est un dossier où il y avait des manigances de toutes sortes, un dossier qui n’avait vraiment rien de vrai. Parce qu’un dossier sans preuve au sein de la justice comme la nôtre n’est pas un dossier sérieux et c’est le cas pour celui-là.  On a dit à un certain moment qu’il y aurait eu un document et qu’il y aurait un témoin, on ne les a jamais présentés. Tant qu’on n’aura pas une justice qui soit ferme sur les éléments sur les preuves vérifiables par tout le monde, on n’aura pas une justice correcte.

 

Akeza.net : Et après le président MICOMBERO vous a gracié, c’était tout le monde ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Il a d’abord gracié les condamnés à mort pour qu’ils ne soient pas exécutes. J’ai été gracié à peu près deux ans après. J’étais à Muyinga en tant que prisonnier. Les évènements du 29 avril 1972 ont eu lieu alors que j’étais en prison à Muyinga et je n’ai été libéré qu’en 1973.

Après ma libération, j’ai retrouvé mon métier d’avocat. Depuis 2 ans, je suis président du Centre Burundais d’Arbitrage et de Consultation ‘’CEBAC. C’est un centre de règlement des conflits à l’amiable. Le CEBAC produit un jugement dit sentence exécutoire comme les jugements qui sont rendus par les cours et tribunaux et ce jugement est exécutoire par les autorités burundaises.

 

Akeza.net : Comment analysez-vous l’émergence d’autres barreaux à part le barreau de Bujumbura ?      

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : L’essentiel c’est l’objet du barreau lui-même, s’il y a des causes à défendre dans une localité qui est organisée par le pouvoir c’est tout à fait normal qu’il y ait des barreaux à ce moment-là, c’est une question d’organisation. En principe le barreau peut être créé à n’importe quel endroit admis par le pouvoir judiciaire, il y a un barreau partout où il y a une Cour d’appel.

Je ne vois pas pourquoi il y a eu une guéguerre entre le barreau de Gitega et le barreau de Bujumbura

 

Akeza.net : Actuellement Il y a des jeunes lauréats en droit en BAC3 qui voudraient être formés pour devenir des avocats mais qui se retrouvent bloqués à cause de leur formation académique jugée incomplète, qu’en pensez-vous ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE :Je ne suis pas au courant de cela mais j’entends à travers les médias qu’il y a des formations des avocats. Il n’y a pas de principe qu’ils ne soient pas formés. Au contraire la formation est tout à fait nécessaire. Je pense que nous avons intérêt à ce qu’ils soient formés, il faudrait trouver une formule pour encourager ces formations et les financer

J’ai été formé par des avocats belges et rwandais basés au Burundi à l’époque postcoloniale. Je suis le premier avocat burundais, il y avait à ce moment le barreau du Rwanda-Urundi sous la tutelle belge.

 

Akeza.net : Quels conseils donnez-vous aux jeunes étudiants qui veulent embrasser la carrière d’avocat ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : C’est surtout la patience. Ils doivent être patients, et vraiment être corrects dans le traitement des dossiers, corrects avec les confrères, corrects avec les magistrats, parce que c’est une profession de confiance et excessivement rigoureuse. Il faut vraiment avoir un grand équilibre en tant que personne. Etre honnête c’est le plus important à mon avis. Qu’ils ne croient pas qu’ils vont avoir de l’argent. Tu peux trouver de l’argent au barreau dans une affaire comme tu peux ne pas en trouver, ça ce n’est vraiment pas le but principal d’un avocat. Il faut pouvoir vivre correctement et honnêtement avec des moyens de bord. L’avocat est un homme qui est là au service de la société, qui est souvent utile.

 

Akeza.net : Quels conseils donnez-vous à l’appareil judiciaire pour rendre une justice équitable ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Je dis au pouvoir public d’accepter de tenir à une justice indépendante. Tant qu’il n’y a pas de justice indépendante, il n’y aura jamais de justice du tout. Ce n’est pas le président de la République ou le ministre de la Justice qui doit guider les juges dans leurs fonctions, c’est surtout la conscience du juge mais pour cela il doit être aidé par la volonté politique.

Il faut que les juges aient les moyens de vivre, il faut les empêcher qu’ils soient obligés de recourir à de petits moyens qui ne sont pas honnêtes, qu’ils ne soient amenés à demander aux justiciables de subvenir à leurs besoins. Mais aussi, il faut que ces magistrats sachent qu’ils ont une mission hautement humaine et humanitaire, ils doivent être de véritables patriotes. Aussi, le pouvoir doit les remercier en conséquence. Nous avons des magistrats très intelligents, des magistrats très valables, une justice très forte pour autant que cette tendance à la corruption soit découragée.

 

Akeza.net : Quel est le sport ou loisir que vous favorisez pour vous maintenir en forme ?

Me Etienne NTIYANKUNDIYE : Je fais normalement de la gymnastique, de la natation au moins trois fois par semaine, je fais une petite marche à mon âge de temps en temps, je n’ai plus l’énergie d’avant. Mais le sport que j’aime le plus ,que je ne pratique malheureusement pas, c’est le football. j’ai été un grand amateur de football dès mon jeune âge, je jouais avec mes condisciples au collège du Saint Esprit, même aujourd’hui je suis le championnat du monde, championnat d’Europe. En 1960,  j’ai vu l’Angleterre jouer contre le reste du monde, j’ai vu de grands footballeurs jouer comme Pelé, De Stephano, Ebio. Je soutenais l’Angleterre car c’est elle qui a inventé le football. Je soutien le club FC Barcelone au niveau des clubs de football européen, j’aime aussi Liverpool au championnat d’Angleterre. Ici au Burundi, je soutenais à l’époque l’équipe Prince Louis, mais au Burundi c’est beaucoup plus compliqué dans l’organisation des équipes au niveau des comités.

 

Propos recueillis par Olivier BIZIMANA   

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