La fabuleuse histoire d’Emile MWOROHA, éminent historien du Burundi !

La fabuleuse histoire d’Emile MWOROHA, éminent historien du Burundi !

Professeur Emile MWOROHA est l’historien de référence au Burundi. Depuis 2012, il a pris sa retraite après avoir formé une multitude d’étudiants. Véritable icône de l’histoire du Burundi aux côtés d’un certain Jean Pierre CHRETIEN, Professeur Emile MWOROHA a considérablement contribué à l’écriture de l’histoire du Burundi, permettant à celle-ci de passer de l’oral à l’écrit. Ses travaux et recherches au niveau des sciences humaines ont marqué la promotion de l’histoire entant que discipline au Burundi et ailleurs. C’est ainsi que ses anciens étudiants et collègues lui ont dédié le livre « Burundi, un demi-siècle d’histoire: Emile MWOROHA, pionnier de l’histoire africaine » paru en 2017 aux éditions Karthala de Paris. Le Professeur nous a reçus chez lui. Voici l’intégrale de notre entretien avec lui.

 

“Je conseillerais aux historiens futurs de se servir des sources (parce que l’histoire s’écrit à l’aide des sources) qui aideraient à la compréhension du passé du Burundi. Il faudrait alors que les archives soient valorisées par l’état”.

 

Akeza.net : Qui est Professeur Emile MWOROHA ? Quelle est son histoire?

 

Professeur Emile MWOROHA : Tout d’abord je suis burundais. Je suis né en 1940 à la colline Mutana commune Muruta, en province Kayanza.  J’ai fait l’école primaire Murangara à partir de 1949. J’ai continué à l’école primaire à Gatara. A l’école secondaire, j’ai fréquenté l’école des moniteurs de Musenyi de 1954 à 1960. Normalement à partir de 1960, je devais aller enseigner à l’école primaire.  Mais j’ai eu la chance de pouvoir continuer. Avec mes promotionnels de l’école de Rutovu et de Gitega, nous étions sélectionnés pour étudier à Astrida (à Butare au Rwanda). Nous sommes allés à Astrida pour faire la section pédagogique. Astrida, c’était la grande école coloniale qui formait les assistants agricoles, médicaux, administratifs, vétérinaires mais aussi des instituteurs.

 

Malheureusement avec les événements du Rwanda, nous sommes revenus au Burundi. Alors, j’ai fait le collège du Saint Esprit parce que l’école normale équivalait à la scientifique B. Nous avons fait la section scientifique au collège du Saint esprit (1960-1961). A ce moment-là, le collège s’appelait le collège interracial aussi bien qu’il accueillait les enfants d’européens, de burundais et de rwandais. C’était encore l’époque duRwanda-Urundi. Après, une école d’instituteur équivalente de la section normale d’Astrida que nous avons faite à a été créée à Bujumbura. Nous l’avons fréquentée de 1961 à 1962. Cette école a été transférée à Ngozi chez les Pères Salésiens.  C’est là où nous avons donc fait la 3ème et les 4èmes années, pour terminer en 1964 à Ngozi. J’y ai décroché le diplôme signé au nom de sa majesté le roi du Burundi, MWAMBUTSA IV BANGIRICENGE.

 

Après l’école normale, j’ai enseigné une année à l’Athénée royale (l’Athénée primaire) de Bujumbura de 1964 à 1965. Après, je suis allé étudier à l’Ecole Normale Supérieure (1965-1968) qui venait d’être créée.  J’ai obtenu le diplôme d’Histoire-Géographie. Et là aussi, l’école normale supérieure formait les enseignants du cycle inférieur des humanités. Par chance, j’ai eu une bourse pour continuer mes études en France en Histoire et j’ai eu ma maîtrise en 1970. Je suis revenu pour être assistant à l’Ecole Normale Supérieure de Bujumbura.

 

A partir de 1972, je suis allé faire le doctorat que j’ai terminé en 1975. Je suis revenu et j’ai enseigné une année à l’ENS.  Ensuite, je suis devenu Ministre des Sports, la Jeunesse et Culture en 1976. J’ai eu d’autres fonctions un peu plus tard, président de l’assemblée nationale et secrétaire général du parti UPRONA.  C’est dans ce contexte que j’ai été co-président de l’assemblée paritaire ACP CEE. J’ai exercé donc ces fonctions à l’assemblée nationale, au parti UPRONA dès 1987 jusqu’à l’avènement du président Pierre BUYOYA. Quand Buyoya monte au pouvoir le 3 septembre en1987, je suis retourné à l’université pour enseigner jusqu’en janvier 1990. J’ai postulé pour travailler dans un organe international à l’ACCT (Agence de Coopération Culturelle et Technique), l’ancêtre de la Francophonie. Je suis devenu directeur général de la culture et de la communication. J’y ai travaillé pendant 6 ans et jesuis revenu au Burundi en 1997. Je suis retourné à l’assemblée nationale puis à l’Université du Burundi. Maintenant je suis retraité.

 

Akeza.net : Comment vous êtes-vous intéressés à l’histoire ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Je vous ai dit qu’à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) j’ai fait la section d’Histoire et Géographie. Nous avons eu la chance d’avoir un professeur d’histoire remarquable. Il s’appelait Jean Pierre CHRETIEN et c’était un professeur agrégé d’Histoire. Lui-même, qui était venu ici enseigner comme coopérant dans le cadre de la coopération française, nous a fait aimer l’histoire. Il s’est intéressé aussi à découvrir l’histoire du Burundi. Nous avons découvert progressivement l’histoire du Burundi en faisant même des visites sur le terrain.

 

“L’Afrique est absolument le berceau de l’humanité puisque les traces du premier homme, l’« homosapiens », qui est notre ancêtre, ont été découvertes sur le continent africain, en Afrique de l’Est, en Tanzanie”

Le Professeur Emile MWOROHA, au bureau de son hôtel de l’amitié en centre ville de Bujumbura.©akeza.net

 

J’ai donc commencé à m’intéresser à l’histoire orale du Burundi dans le cadre des études supérieures à l’ENS. J’ai fait un mémoire sur la cour du Roi MweziGisabo.  J’ai fait ce mémoire à base des traditions orales. Ma grand-mère, qui s’appelait Véronique BINEBAGU, était une suivante (incoreke) à la cour du roi MweziGisabo. Elle m’a appris ce que c’était la cour du Roi MweziGisabo. Ce que j’ai écrit dans ce mémoire provenait de ma grand-mère.

 

Donc progressivement je me suis intéressé à l’histoire du Burundi. Et dans le cadre de la profession d’historien, je devais faire une thèse de doctorat. Alors ma thèse de doctorat portaitsur les structures et les institutions politiques de l’Afrique des grands lacs, des origines à la fin du 19è siècle. J’ai fait cette thèse sous la direction du professeur Yves PERSON qui était aussi un grand africaniste de l’Université de la Sorbonne. J’ai terminé cette thèse en 1975. La réalisation de cette thèse m’avait permis de fréquenter les archives.  D’abord dans les archives de Belgique puis dans les archives missionnaires à Rome. J’ai passé un mois à Rome. J’ai aussi mené des enquêtes au Burundi. Cette thèse a donné naissance au livre « Peuples et rois des Grands Lacs, le Burundi et leurs royaumes voisins au 19 è siècle ». Cette thèse de doctorat a été enfin publiée avec le concours du gouvernement burundais et du gouvernement français.

 

Akeza.net : Selon vous, entant qu’historien, l’Afrique est-elle réellement le berceau de l’humanité ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Oui, l’Afrique est absolument le berceau de l’humanité puisque les traces du premier homme, l’« homosapiens », qui est notre ancêtre, ont été découvertes sur le continent africain, en Afrique de l’Est, en Tanzanie. Il y en a d’autres, en Ethiopie et en Afrique du Sud. Donc l’espèce humaine s’est développée à partir de l’Afrique. D’où l’on peut augurer que l’Afrique est le berceau de l’humanité.

 

Le Burundise trouve effectivement au cœur de cette région de l’Afrique de l’Est où a été découvert l’homosapiens avant qu’il ne parte à la découverte du monde.

 

Akeza.net : Que pensez-vous de l’enseignement de l’histoire dans les écoles tant publiques que privées du Burundi ?

 

Professeur Emile MWOROHA : L’histoire devrait prendre une grande place. L’histoire, c’est très important pour le développement d’un pays. Connaitre le passé permet de mieux construire et comprendre le présent. Quel que soit la manière dont l’histoire est enseignée, il faut toujours améliorer les méthodes, la façon d’enseigner. Je souhaite que l’histoire prenne encore plus de places et soit mieux enseignée afin que tout citoyen burundais sache qu’est-ce que c’était l’histoire de nos ancêtres.

 

Akeza.net : En quoi l’histoire du Burundi serait-elle utile à la génération burundaise actuelle ?

 

Professeur Emile MWOROHA : L’histoire a plusieurs dimensions. C’est une histoire sociale, politique, c’est une histoire économique, c’est une histoire fondée sur la culture, c’est aussi une histoire de la longue durée. Le fait de connaitre les institutions sociales, politiques, économiques, culturelles, c’est très important pour les jeunes générations. Celles-là aussi sauront comment aimer leur pays, comment connaitre aussi leurs valeurs fondamentales de la société burundaise. Les valeurs de l’ «ubuntu », les valeurs de l’ « ubushingantahe », les valeurs de la sociabilité que nous avons encore au sein de la  paysannerie burundaise, les échanges etc.

 

Ainsi c’est important de connaitre quels sont les grands hommes qui ont construit le Burundi. Je citerais Ntare Rushatsi qui est quand même un des grands rois et le créateur de la dynastie Ganwa. Ntare Rugamba, Rutaganzwa Rugamba qui a donné les frontières actuelles du Burundi, même au-delà. Il y a aussi les grands personnages du Burundi contemporain et indépendant. Par exemple, nous avons le Prince Louis RWAGASORE, le président Melchior NDADAYE, Pierre NGENDANDUMWE.

 

Akeza.net : Le Burundi a une tradition orale. Que pensez-vous de l’avenir de son histoire ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Tout d’abord, l’histoire c’est quoi ? C’est une discipline scientifique fondée sur la recherche de la vérité. Il faut donc engager, construire un enseignement de l’histoire et décider aussi. C’est-à-dire, il faut que l’état accorde une place à l’histoire qu’elle mérite. C’est un instrument de formation patriotique, un instrument de connaissances profondes.

 

Alors les traditions orales c’est très important.  Même si, aujourd’hui, nous sommes dans le domaine de l’écrit, le Burundi continue de vivre une grande partie de la tradition orale. Ce n’est pas seulement le Burundi, même dans les pays développés l’organisation des traditions orales c’est très important. L’avenir des traditions orales dépendra donc de la place accordée à l’histoire, à l’enseignement de l’histoire, à l’étude de l’histoire. Je souhaiterais que cette place soit grande.

 

Akeza.net : Quel serait votre conseil aux jeunes écrivains burundais qui aimeraient écrire l’histoire du Burundi ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Vous savez que j’ai apporté une contribution à l’écriture de l’histoire du Burundi.

Nous avons écrit par exemple « L’histoire du Burundi des origines à la fin du 19 è siècle », qui est une sorte de classique pour la connaissance de l’histoire du Burundi. Nous avons aussi écrit un petit livre sur Mwezi Gisabo, « Mwezi Gisabo yarwaniye Uburundi ».  J’ai écrit aussi le livre « Peuples et rois des pays de l’Afrique des grands lacs », et d’autres travaux que nous avons réalisés en commun avec d’autres collègues.

Le Professeur Emile MWOROHA, tenant dans ses bras son oeuvre “Construire l’Etat de droit”.©akeza.net

 

Je suggèrerai qu’on améliore d’abord la conservation de nos archives, qu’il y ait une politique de sauvegarde des archives nationales. Je conseillerais aux historiens futurs de se servir des sources (parce que l’histoire s’écrit à l’aide des sources) qui aideraient à la compréhension du passé du Burundi. Il faudrait alors que les archives soient valorisées par l’état.

 

Akeza.net : Quelle est la plus belle date de l’histoire du Burundi et qui vous tient toujours à cœur ?

 

Professeur Emile MWOROHA : C’est le recouvrement de l’indépendance du Burundi, le 1er juillet 1962. J’ai eu la chance d’être au stade lorsque le drapeau du Burundi montait et que celui des belges descendait. J’avais 22 ans.

 

Akeza.net : Quel est votre plus beau souvenir ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Mon plus beau souvenir, c’était justement quand j’ai réussi mon examen interdiocésain à l’école secondaire parce que c’était vraiment rare, très difficile d’accéder à l’école secondaire.

 

Akeza.net : Quel était votre rêve d’enfance ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Mon rêve d’avance, c’était de visiter le monde. Par chance, je l’ai réalisé. J’ai visité presque le monde entier. J’ai visité l’Europe, l’Asie, les USA, le Canada, l’Australie, …

 

Akeza.net : Vu la culture, coutumes et traditions du Burundi, quel serait votre message à l’endroit des jeunes burundais d’aujourd’hui ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Je leur conseillerais de découvrir la culture de notre pays parce que nous avons une culture très belle, très riche, qui se découvre à travers la langue kirundi, à travers ses institutions, les institutions d’ «abashingantahe ».  Je les invite à découvrir le patrimoine culturel, matériel et immatériel du Burundi.

 

Akeza.net : Ceux qui aimeraient lire vos livres, où peuvent-ils les trouver ?

 

Professeur Emile MWOROHA : Dans différentes bibliothèques de l’Université du Burundi, du Grand Séminaire de Bujumbura, à l’Institut Français du Burundi (ex-  Centre Culturel Français).

 

Propos recueillis par Melchisédeck BOSHIRWA

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