Kinyange, ce poète burundais gardien de la poésie traditionnelle

Kinyange, ce poète burundais gardien de la poésie traditionnelle

De son vrai nom Emile Kwizera, Kinyange est sans doute le poète en kirundi qui reprend le plus souvent et avec quelle aisance la poésie de nos ancêtres. Féru de la poésie traditionnelle, vous le trouverez dans presque tous les grands événements. En écoutant ses récitations riches en allitérations et assonances, on se rend compte à quel point la poésie traditionnelle burundaise est si artistique et bien rythmée.

Tandis qu’autrefois la poésie se déclamait pour vanter sa bravoure, rendre hommage à la vache, à la baratte, au grain que l’on pile, au gibier, au minerai de fer qui fond, … Kinyange, lui, s’en sert pour agrémenter différentes cérémonies. Dans différentes fêtes tant publiques que sociales, il déclame ses vers en tenant une lance et un bâton. Ses déclamations s’accompagnent d’une flûte et de sifflements mélodiques tel un berger qui conduit les vaches à l’abreuvoir ou vers de verts pâturages.

 

Kinyange retrace

« Autrefois, la poésie pastorale appelée « ibicuba » était déclamée par le berger pas à n’importe quel moment ni à n’importe quel lieu. C’était aux pâturages et plus particulièrement le soir, vers le coucher du soleil, quand le troupeau rentrait », nous instruit Kinyange. Il ajoute : « Au moment de la transhumance « kugisha », la poésie pastorale était aussi récitée ».

Kinyange indique que la poésie pastorale est un dialogue entre les bergers mais aussi entre ceux-ci et les vaches. Il dit que ces dernières répondent en meuglant (kuvumera) lorsqu’elles ont été bien entretenues pendant la journée.  « Lors de la transhumance, beaucoup de bergers et vaches venus de différents milieux se rencontraient là où il y avait encore des espaces verdoyantes pour les pâturages. Les bergers déclamaient de la poésie pour plaire aux oreilles des vaches. Également, ils s’échangeaient des poésies pour s’éloigner de la solitude et chasser les animaux pouvant attaquer les vaches, surtout les veaux», souligne-t-il.

Comme nous le confie Kinyange, la poésie pastorale a différentes formes. « A part « ibicuba », il y a « kubonekesha » qui est une sorte de poésie que le berger récitait pendant la mi-journée quand les vaches allaient à l’abreuvoir. Une autre sorte de poésie dite « kuvumereza » était aussi récitée le matin et le soir lors de la traite des vaches », explicite Kinyange.

Notre poète distingue la poésie pastorale de la poésie héroïque ou guerrière. « La poésie pastorale exalte la force du taureau, la beauté de la vache, la longueur de ses cornes, son pelage, la couleur de sa peau (umugajo, umufyiri, gihororo, …) … La poésie héroïque ou guerrière (amazina y’ubuhizi) met en evidence les exploits du poète-berger, la bonté du roi ou du chef, la beauté des vaches reçues en guise de don au retour de la bataille,…etc. Alors que la poésie héroïque ou guerrière (amazina y’ubuhizi) se déclame au passé, la poésie pastorale se déclame souvent au présent parce que le poète- berger communique au troupeau dans «ici»et «maintenant».

 

La poésie pastorale tend à disparaitre

Genre prestigieux pour la littérature burundaise, la poésie pastorale est en cours de disparition. « La poésie pastorale tend à disparaître. Naguère déclamée en présence des vaches aux pâturages, aujourd’hui, ce n’est plus le cas suite à l’interdiction de la transhumance depuis 1982. En plus, on nous dit qu’il ne faut pas laisser les vaches aller brouter sur les collines pour les garder et les nourrir à l’étable.», déplore Kinyange. Il mentionne aussi la disparition de la terminologie liée à l’élevage de la vache (inkoni, inkuyo, injishi, icishinzo, icakunze, igisabo, inkongoro , kubirura, kuvubikira, kubonekesha, kuvumera, …etc) autour de laquelle s’articulait la poésie pastorale dite « ibicuba ».

De plus, Kinyange regrette que la poésie adressée à la baratte tende à disparaitre présentement. « Aujourd’hui, après avoir trait, on se précipite à bouillir le lait. Autrefois, ce n’était pas le cas suite à l’abondance du lait », révèle-t-il. Comment alors préserver nos richesses culturelles de toute disparition?

 

Melchisédeck BOSHIRWA

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