Il était une fois Léonce NGABO (Part I) : De Kamenge à « Sagamba Burundi »

Il était une fois Léonce NGABO (Part I) : De Kamenge à « Sagamba Burundi »

« La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître », dit-on. Cette phrase pourrait paraphraser la carrière d’un des grands noms des arts et de la culture au Burundi. Un homme qui, au fil des ans, a inscrit son nom en lettre d’or dans l’histoire culturelle de ce pays. De « Sagamba Burundi » au FESTICAB, en passant par Gito l’ingrat, M. Léonce NGABO trimbale derrière lui une longue et riche histoire. Une de celles qu’il faut connaître et partager. Mesdames et Messieurs, il était une fois Léonce NGABO

 

Musicien à la naissance

Des parents burundais, Léonce nait le 10 Octobre 1951. Il grandit dans le quartier populaire de Kamenge. Comme il le dit lui-même, sa rencontre avec la musique se fait dans le sein de sa mère. Joueuse d’Inanga comme son père (grand-père de Léonce), elle nourrit son fils des mélodies ancestrales bien avant qu’il ne naisse. Dès sa petite enfance, Léonce grandit dans cet environnement musical, entre Inanga et musique congolaise qui agrémentaient les journées de son Kamenge natal. Aimant pousser la chansonnette, on lui gratifiera même le surnom « Rusake » (Côq en Kirundi).

Ce sont toutes ces influences qui vont nourrir son amour pour la musique. « En tant que natif de Kamenge, j’ai une grande influence de la musique congolaise. Chez nous, les premiers étaient des bars congolais où on jouait de la musique de 11h à 23h. Et c’est dans ce contexte que dès l’adolescence, j’ai eu la curiosité d’apprendre à jouer de la guitare », nous raconte-t-il.

Léonce NGABO et la coupe « Pirogue d’Or de la Chanson » ©Akeza.net

Mais si son quartier lui a donné l’amour de la musique, c’est son parcours scolaire qui va façonner son histoire et sa carrière dans cet art. Pensionnaire du Collège du Saint-Esprit (à Kiriri), c’est là-bas que Léonce apprend ses premières notes de guitare, avant de continuer son apprentissage de la musique deux ans plus tard à l’École Moyenne Pédagogique (Scheppers) à l’époque à Kinama. Toutefois, c’est à l’École Normale Don Bosco de Ngozi que Léonce va progresser dans sa pratique de la musique et des arts sous la direction de Gilbert DUCARME, un de ses professeurs. C’est à cette époque qu’il composera son tout premier morceau. Une chanson qui sera joué lors du bal des élèves à la fin de ses études secondaires en 1972.

1972 sera une année particulière pour Léonce NGABO, puisqu’elle sera le point de départ de sa grande histoire avec la musique.

 

Sagamba Burundi et l’inspiration Divine

Son diplôme d’études secondaires (D7) en poche, Léonce est affecté comme enseignant à l’École Professionnelle de Couture de Kiganda. En bon musicien, il crée un club de musique au sein de cet établissement. Quelques temps après, en 1973, le Burundi voit la naissance de la « Pirogue d’Or de la Chanson ». Ce premier concours national de la chanson devait primer la chanson qui venterait l’identité culturelle burundaise et sa beauté. L’artiste s’inscrit à ce concours et décide de composer son premier morceau en l’honneur du Burundi. Une chanson rendant hommage aux victimes des massacres de 1972 dont il était lui-même un rescapé.

« Moi-même qui suis un rescapé de 1972, j’avais gardé en moi les mauvais souvenirs des amis de classe qui avaient été tués devant mes yeux. Et s’était développé en moi cette soif de laisser un message positif, un message de paix aux nouvelles générations. Je ne comprenais pas comment un jeune pouvait être tué pour ses appartenances régionale, ethnique ou religieuse. Nous sommes tous des êtres de Dieu et pour moi, nul autre que lui n’avait le droit d’ôter la vie sur terre. Et c’est cette idée qui me hantait depuis longtemps qui m’a guidé dans la composition de ce morceau ».

 

Pour Léonce NGABO, « Sagamba Burundi » est d’une inspiration Divine. C’est presque pour une mission confiée par le Tout-Puissant que ce morceau fut écrit. « Le jour où j’ai composé cette chanson, j’étais sur une petite colline qui surplombe la colline de Kiganda. J’étais là, tout seul avec ma guitare, et c’est comme s’il y avait une voix divine qui me dictait la mélodie, les accords et les paroles. C’était très fluide. Évidemment, je travaillais pour un concours mais, aujourd’hui quand je vois cette chanson datant de 1973 capter encore l’attention de toute une population, je me dis qu’il y a peut-être une mission que Dieu me donnait au moment où je composais cette chanson », confie Léonce NGABO.

Ce morceau « divinement » inspiré va remporter le concours et ouvrir les portes de la gloire pour le jeune Léonce NGABO.

 

Succès et frustration

Fier de son premier prix à la « Pirogue d’Or de la Chanson », Léonce rejoint l’Université du Burundi et commence des études à l’École Normale Supérieur (ENS). Le jeune homme connaît le succès. Il crée son premier groupe qu’il nomma « Les 5 » avec des amis de l’ENS. Il sera, par ailleurs, le premier burundais à enregistrer sa musique sur des disques vinyles 45 tours en 1974.

« Italo Caroli, l’un des promoteurs du concours m’avait emmené à Nairobi pour enregistrer les premier 45 tours du Burundi. J’en avais fait quatre, recto verso et ça faisait huit chansons. J’étais superbement heureux parce que ce sont des chansons qui passaient dans toutes les boites de nuits de l’époque. J’étais comme une grande star. Il y avait des chansons comme ” Sagamba” et ” Longtemps ”. Longtemps qui était le premier slow en français d’un burundais. Et pour la petite histoire, elle jouait dans la plupart des bals de mariages à l’époque », nous dit-il, un brin nostalgique.

 

Même si Léonce était un jeune artiste ayant du succès à l’époque, le jeune étudiant qu’il est à cette époque va connaître l’un de ses premiers échecs. En effet, son statut d’artiste n’était pas du goût de tous. Considéré comme un rêveur, non adapté à l’univers académique, il va se voir éjecter de l’ENS. « J’ai été banni de l’université parce qu’à l’époque, il y avait beaucoup de complexes et de fausses considérations envers les artistes. Il y a un professeur qui avait jugé que je ne méritais pas de faire l’université en tant qu’artiste. A l’époque quand tu faisais les arts, cela se référait à la forme des arts folkloriques, des paysans. Et donc qui n’était pas digne d’un universitaire », dit Léonce. Cet épisode fera naître une frustration qui a suivi l’artiste pendant longtemps. Une frustration qui va être à la base de nombreuses initiatives de Léonce durant son parcours.

 

Orchestre National, Algérie et Amicale des Musiciens

N’étant plus lié au monde universitaire, Léonce va prendre un poste au sein du mouvement de la jeunesse intégrée au parti UPRONA (JRR). Il va s’occuper des arts et de la culture au sein du mouvement. Ce poste lui permettra de créer, en 1976, le premier Orchestre National grâce au Ministère de la culture fraîchement créé. C’est cette même année qu’il mènera une délégation d’artistes en Belgique dans le cadre de ce que l’on nommait « Jumelage des communes de Belgique et du Burundi ». Cette sortie va accroitre les connaissances de la musique et de son univers aux jeunes artistes.

En dépit de cette ouverture au monde, Léonce portait toujours la frustration de son éjection de l’ENS. Il va prendre la route de l’Université des sciences et de la technologie Houari Boumediene d’Alger en Algérie. Étudiant en Chimie, il en sortira licencié quatre ans plus tard. Mais, la musique ne fut jamais loin, puisqu’il restera très actif dans le milieu culturel de ladite Université. « En Algérie, je faisais partie de la commission culturelle de l’université. Je participais à des cérémonies et des événements. J’allais souvent avec ma guitare à l’université.  Le soir alors que les autres réclamaient le calme pour travailler, moi il me fallait une ambiance musicale pour travailler », raconte-t-il.

Nous sommes en 1981, et Léonce est de retour au pays. Quoi que diplômé, sa frustration, elle, ne s’estompe pas. Il a en tête l’idée de créer une association qui réunirait les musiciens du Burundi. Et après quelques années à mûrir son idée, l’Amicale des Musiciens du Burundi (AMB) voit le jour en 1986. Une organisation qui vit depuis 34 ans et reste l’une des plus grandes fiertés de Léonce NGABO. « Je suis très fier de me rendre compte que cette association vit jusqu’à aujourd’hui. Et même s’il a encore du mal à s’affirmer, on parle encore de l’AMB. Et ce, depuis 34 ans », dit-il d’un ton fier.

 

Son association en place, Léonce NGABO se lance dans l’organisation des spectacles. L’ouverture de la salle Odéon Palace (actuel CLM) sera providentiel pour cette organisation naissante. Cette époque verra l’éclosion de nombreux artistes et groupes. On parle ainsi de groupes tels que « Imvumero », Ntahagwa River de Bahaga, Amabano, Tout Petit Sentimental de Bwiza et bien d’autres encore. Cette prolifération d’artistes au sein de l’amical permettra à celle-ci de se voir confier l’organisation de la tournée burundaise du saxophoniste camerounais Manu DIBANGO en 1986. Des artistes burundais vont successivement joués les premières parties de ce concert, pour le grand bonheur des mélomanes burundais.

« C’était un grand honneur mais également une récompense à mes efforts. Me dire que j’étais revalorisé et que j’allais revaloriser la musique burundaise et les artistes burundais », explique Léonce.

La naissance de l’Amical des Musiciens va ouvrir les portes à de nombreux artistes et va voir l’une des époques les plus riches de l’histoire de la musique burundaise. Quant à Léonce, le monde de la musique laissait peu à peu place à une autre de ses passions. Le cinéma. Mais cela est une autre histoire que l’on partagera très bientôt.

 

A suivre…

 

Moïse MAZYAMBO

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