Entretien exclusif avec le gynécologue Dr RUFYIKIRI Tharcisse

Entretien exclusif avec le gynécologue Dr RUFYIKIRI Tharcisse

Marié et père de 3 enfants, le Docteur Tharcisse RUFYIKIRI est gynécologue depuis plus de 30 ans. Un métier que certains qualifient de fantasmant alors même que d’autres y voient un métier comme un autre. Le sexagénaire nous a ouvert ses portes lors d’un entretien qu’il nous a accordé.

Lire aussi : Entretien exclusif avec Eric BIRIBUZE, récipiendaire du prix de l’ingénieur noir de l’année 2018 aux USA

Dans la salle d’attente, à côté de nous se trouvent des patients dont un mari inquiet pour sa femme qui vient de subir une césarienne. « Et vous, c’est pour un futur bébé ou autre chose ? » nous demande-t-il pour faire la conversation et déstresser un peu. “Non, c’est pour autre chose” répondit-on avant d’entrer dans la salle de consultation.

A l’intérieur, des photos de ses enfants et de sa femme, un calendrier avec Roger Federer dessus et un autre à portée de main. Sur ce dernier, on peut apercevoir une date encerclée et des écrits : “C’est pour ne pas oublier mes interventions” dit-il. Il nous accueille avec un sourire, nous montre où nous assoir et l’interview commence.

 

Akeza.net : Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

Dr RUFYIKIRI : Ça pourrait prendre des heures (Rires). Au départ, je voulais être pilote quand j’étais à l’école secondaire ou agronome, c’est vraiment les 2 extrêmes. Pilote parce que ça sonnait bien en anglais et agronome parce que j’habitais tout près d’une grande ferme de l’état très florissante. Je me voyais diriger cette grosse entreprise, qui était pistée en pleine nature.

Après, les choses ont changé et j’ai opté pour la médecine en France.  J’ai fait 7 ans de médecine générale et 4 ans de gynécologie. J’y suis resté pendant 2 ans, histoire de me perfectionner un peu. Je suis rentré en 1990. Je suis rentré malgré les sollicitations diverses dont l’hôpital qui voulait me garder, la Côte d’Ivoire, le Gabon, etc… L’appel de la maison c’est toujours très fort d’autant plus que j’avais toute ma famille ici.

Chaque fois que je faisais un stage, je voulais faire la spécialité où j’étais en stage : pédiatre, néphrologue, cardiologue, etc. Pratiquement pas par défaut, mais parce qu’un de mes collègues voulait faire la gynécologie, moi je voulais faire la pédiatrie. Et je me suis dit qu’il fallait que je commence par voir d’où viennent les bébés avant de faire la pédiatrie. C’est comme ça que j’ai fait la gynécologie. Il y avait un collègue qui avait besoin d’un gynécologue ici à la POLYCEB, voilà comment je suis venu ici.

 

Akeza.net : Quelles sont les particularités de votre métier par rapport à d’autres spécialités de la médecine ?

Dr RUFYIKIRI : On fait tout. Je fais des consultations comme les autres, je fais des échographies, des accouchements, j’opère comme les chirurgiens. J’aime bien …ça bouge, on fait un peu de tout. On fait de la médecine générale.

Akeza.net : Cela ne devient-il pas ennuyant d’écouter les mêmes histoires chaque jour ?

Dr RUFYIKIRI : Non pas vraiment. Il y a des histoires différentes. Ce sont des défis à relever tous les jours. Une patiente te dira qu’elle a mal et c’est à toi de trouver la cause. On peut certainement se fatiguer, mais s’ennuyer non. C’est un métier comme tant d’autres. Le matin on peut ne pas se sentir prêt à aller travailler, mais c’est comme un contrat moral qu’on a envers les patients. On y va quand même.

Akeza.net : Vous êtes mariés et vous avez des enfants. Etiez-vous à l’aise que votre femme consulte un autre gynécologue quand elle était enceinte ?

Dr RUFYIKIRI : Effectivement, je suis marié et j’ai trois enfants : deux garçons et une fille.  Je la consultais quand elle était enceinte.  J’ai même fait deux accouchements sur les trois ; le premier et le second. Quand elle a mis au monde notre premier, j’étais celui qui la faisait accoucher. Quand je l’ai pris dans mes bras, je l’ai tout de suite embrassé sur le front. Les infirmières étaient là, choquées de voir un gynécologue qui embrasse un bébé qu’on n’a pas encore nettoyé. Mais aussi elles croyaient que j’étais le genre de docteur cool dans le sens où j’embrasse tous les bébés que mes patientes accouchent. C’est par après que je leur ai dit que j’étais le père.

 

Akeza.net : Vous voyez les parties intimes de femmes différentes à longueur de journées. Est-ce que cela ne vous a pas infligé une sorte d’indifférence ou de dégoûts par rapport au sexe ?

Dr RUFYIKIRI : Est-ce que c’est différent des autres parties ?  On les appelle ‘intimes’ parce qu’on ne les expose pas, sinon ce sont des parties comme tant d’autres. Bon, ça devient comme une routine. Le matin peut être une vingtaine, l’après-midi c’est la même chose. Sincèrement c’est une routine, ça ne cause aucun problème.  Et puis, c’est professionnel. C’est comme quelqu’un qui travaille à la banque, il ne va pas dire qu’il voit tellement de billets qu’il n’en veut plus dans sa poche.

 

Akeza.net : En tant que gynécologue, vous devez rester en contact avec vos patientes -même après les heures de services- surtout celles qui sont enceintes .  Cela n’a jamais affecté votre vie de couple ?

Dr RUFYIKIRI : Sincèrement, je ne vois pas en quoi cela pourrait perturber ma vie de couple. Ça n’a jamais causé problème. Je réponds aux téléphones, je passe des coups d’appel, je me déplace. C’est une question de confiance. A son travail, elle dirigeait une bonne équipe de 30 à 40 hommes, je ne me suis jamais inquiété. Et elle ne m’a jamais suivi au travail en disant je vais voir ce qu’il fait ou compter le nombre de minutes que je passais avec une patiente.

Dr RUFYIKIRI Tharcisse en pleine consultation ©Akeza.net

Akeza.net : Chaque métier a des inconvénients et des avantages. Qu’en est-il de votre profession ?

Dr RUFYIKIRI : Les inconvénients, je les ai trouvés chez les enfants. On prend des coups de fil, on va intervenir, des fois on a l’impression que l’on n’a pas de vie privée, car souvent quand on prépare des vacances par exemple c’est là où on a besoin de nous. On ajourne les vacances jusqu’à les écourter ou les abandonner. Autre chose, dans d’autres domaines l’erreur peut passer et être qualifiée d’humaine. Avec la médecine ce n’est pas ainsi. Tu te trompes, un patient meurt ; des fois c’est le diagnostic, ce sont les médicaments, ou autre chose.

Et les avantages sont que j’ai l’impression que je rends un service aux gens, j’ai l’impression que je le fais de bon cœur.

 

Akeza.net : Vous souvenez-vous de votre première césarienne ? Ou votre première intervention ?

Dr RUFYIKIRI : Il y a toujours des premières fois dans chaque chose. La première intervention, le premier accouchement. Là où on assiste et là où on intervient. Il n’y a pas vraiment de fait brutal. De la première césarienne ou intervention, je ne saurais me rappeler. Mais je me rappelle très bien du premier accouchement par forceps (Lors de l’accouchement, il arrive parfois que le bébé tarde à sortir. Le médecin peut alors avoir recours à des forceps pour accélérer la naissance et aider la maman, ndlr).

J’étais encore interne et il y avait une patiente qui devait accoucher d’un moment à l’autre mais le gynécologue n’était pas encore là. Il y avait des sages-femmes. Et là, le docteur me dit de commencer la procédure d’accouchement et qu’il était en route. J’ai mis les forceps (Les forceps sont des instruments d’extraction du fœtus hors des voies génitales lors d’un accouchement, ndlr) et à chaque fois je regardais derrière si le docteur n’arrivait pas. Je disais aux sages-femmes d’appeler le docteur incessamment. Et il répondait qu’il arrivait. J’ai fini par le faire tout seul. Quand j’ai vu le bébé en pleine forme, j’étais plus soulagé que la mère.

 

Akeza.net : Et comment s’en sort cet enfant maintenant ?

Dr RUFYIKIRI :   Ah, il a trente ans et plus. Maintenant, j’accouche des femmes dont j’ai vu leurs mères accoucher. Par exemple, je suis actuellement une femme enceinte et qui va accoucher bientôt et j’avais suivi sa mère quand elle était encore enceinte de cette femme qui va maintenant accoucher.

 

Akeza.net : Une estimation du nombre d’enfants que vous avez accouché ?

Dr RUFYIKIRI : Franchement, je ne me rappelle plus. Après les tous premiers, tu ne comptes plus. Par exemple j’ai fait deux césariennes ce matin, hier j’en ai fait une. Donc je dirais approximativement j’accouche 2000 ou 3000 femmes par an.

 

Akeza.net : Et qu’en est-il de votre premier échec, une erreur de diagnostic ou une patiente qui est morte sur votre table ?

Dr RUFYIKIRI : Pas seulement de la première patiente, toutes les patientes vous marquent. Même si la faute ne vient pas du médecin, il garde un remord comme si c’était de sa faute. Parce qu’on reste des humains, on ressent toujours cette peine à chaque fois que ça ne se passe pas comme prévu. Difficile de vous dire la mort qui m’a le plus frappé parce que pour moi tout marque, même une fausse couche. Il n’y a rien qui est banal. Donc pour cette question, je vous laisserai avec votre soif.

 

Akeza.net : Quel conseil donneriez-vous à ceux qui veulent suivre la même voie que vous ?

Dr RUFYIKIRI : Je les encourage. C’est une très bonne profession qui est diversifiée. C’est un métier qui vous change comme tout métier d’ailleurs. Dans chaque situation, vous allez jusqu’au bout et à la fin vous vous dites « Est-ce que le diagnostic était bon ? ».

 

Akeza.net : On vous remercie et on vous souhaite bon courage !

Dr RUFYIKIRI : Il n’y a pas de quoi.

 

Propos recueillis par Miranda Akim’

 

Comments

comments