Entretien avec Francis MUHIRE, jeune écrivain burundais aux multiples talents !

Entretien avec Francis MUHIRE, jeune écrivain burundais aux multiples talents !

Juriste de formation, musicien, acteur, cinéaste primé et auteur primé, Francis MUHIRE a été lauréat du « Prix Michel KAYOYA » en 2009 avec sa nouvelle « Le rêve du rêve ». Jeune auteur aux multiples talents, sous le filon de son inspiration et aussi bien que derrière la magie des virtuoses il y a un immense travail et sans doute beaucoup de don de soi, il vient de sortir (après 11 ans) son deuxième ouvrage «Mvuye » (diminutif de Mvuyekure) aux éditions Muse. Dans un passionnant dialogue, Francis MUHIRE qui est aujourd’hui Assistant Technique au Secrétariat Exécutif Permanent de la Plateforme Multisectorielle de Sécurité Alimentaire et de Nutrition, nous partage son vécu, sa passion pour l’écriture, sa conception sur l’écriture au Burundi et ses souvenirs les plus intenses.

 

Akeza.net : Qui est Francis MUHIRE ?

 

Francis MUHIRE : Ce n’est vraiment pas facile pour moi de me décrire, ou tout simplement de parler de moi. A vrai dire, je trouve même que les autres le font mieux que moi, car ils sont plus objectifs et peuvent alors m’observer, me juger, à tort ou à raison. Mais puisqu’il faut que je vous parle de moi, je vais donc essayer.

 

Je suis né au milieu des années 80. Mon nom est Francis MUHIRE. Je suis le sixième d’une fratrie de huit enfants : cinq garçons et trois filles. Je suis marié à Armelle IRAKOZE a.k.a Kipenzi Originale, et je suis père de jumeaux.

 

Akeza.net : Que retenir de ton histoire ?

 

Francis MUHIRE : De nous autres nés au milieu des années 80, on dit souvent de nous que nous avons connu l’intervalle entre deux époques. Nous avons connu la cassette audio, le CD et le mp3. Nous avons assisté à la mort d’un Pape et à l’élection de deux autres Papes. Nous avons été témoins de la fin d’un siècle et du début d’un autre et aussi de la fin d’un millénaire et de l’aube d’un nouveau millénaire. Nous avons vu la machine à écrire, les ordinateurs à disquettes, les tablettes et téléphones androïdes à écran tactile. Internet est venu à notre époque et avec lui les réseaux sociaux, les blogs, les selfies, les likes, les views, les tags, les followers, et j’en passe.

 

Francis MUHIRE, jeune écrivain burundais aux multiples talents.©Akeza.net

 

Nous sommes sans doute les derniers à avoir lu des livres en papier, des romans, des poèmes écrits dans des bouquins dont les feuilles sentaient l’odeur de l’humidité du bois des étagères des bibliothèques dans lesquelles nous circulions à travers les couloirs à la recherche d’une nouvelle aventure à dévorer de nos yeux. Puis vint l’EPUB, Kindle et PDF.

 

Mais il n’y a pas que ça qui a marqué l’histoire et le vécu de nous autres nés dans les années 80. Nous avons aussi connu les guerres issues de la démocratisation africaine, les camps de réfugiés, la faim, l’abandon de l’école, les viols, les Hutu et Tutsi, puis les négociations, les accords de paix, les cantonnements, … Voilà alors les éléments qui, à mon avis, constituent l’histoire qui m’a façonnée. Mon vécu se situe dans et autour de tous ces événements.

 

Akeza.net : Ton parcours scolaire et professionnel ?

 

Francis MUHIRE : J’ai un parcours scolaire un peu anormal. J’ai commencé la première année primaire à 7 ans. J’avais fait avant deux années de la gardienne et pas la maternelle. L’école primaire qui, à mon époque durait six ans, je l’ai fait dans cinq différentes écoles primaires. Pourquoi ? La guerre. Comment ça la guerre ? Développer serait trop long.

 

Après avoir réussi au fameux concours national que l’on passait à la fin de la sixième année, j’ai commencé le secondaire au Lycée Sainte Famille de Kinama, puis le reste chez les Jésuites du Lycée du Saint Esprit.

 

Vint alors l’Université. J’entrai donc en faculté de droit à l’Université Espoir d’Afrique, puis après la licence, je fis un master en Droit de l’Homme et Résolution Pacifique de Conflits à l’Université du Burundi, puis un autre, toujours en droit, à Bangor University au Royaume Uni.

 

Professionnellement, j’ai aussi fait pas mal de jobs, de gigs, de boulots, et de travail. Je n’ai pas encore occupé un poste. La différence entre tout ça ? Oh je vous expliquerai plus tard. Le parcours professionnel dans le fond, c’est vraiment pour les CV et les entretiens d’embauche, les interviews professionnels, la frime comme quoi pour impressionner les employeurs et rien d’autre.

 

Akeza.net : Qu’est-ce qui t’a inspiré à écrire ton premier ouvrage ?

 

Francis MUHIRE : Mon premier ouvrage est une nouvelle intitulée « Le rêve du rêve ». Il avait été publié dans le cadre d’un concours littéraire organisé par le Journal Iwacu, lors de la première édition du «  Prix Michel Kayoya » en 2009. Cette nouvelle raconte l’histoire d’un jeune musicien travaillant dans un studio d’enregistrement et qui, en se couchant le soir, se retrouve, en rêve, dans le Burundi traditionnel. Lors de son premier rêve, il se retrouve nez à nez avec une fille en fuite car sa famille veut la marier de force. Et ce rêve, il le fait chaque soir, et il finit par en devenir obsédé.

 

Francis MUHIRE, jeune écrivain burundais aux multiples talents.©Akeza.net

 

Je crois que cette inspiration vient de moi-même. C’est-à-dire qu’en y repensant maintenant que cela fait plus de 10 ans, d’une manière, j’ai écrit un peu sur moi-même, mes tourments de cette époque-là, peut-être aussi les contradictions que je vivais soit en amour, en musique, académiquement, socialement… Car le héros, ce jeune musicien, vit une sorte de dualité, piégé entre le modernisme et la soif de l’ancienne époque traditionnelle burundaise, sans vraiment savoir bien se situer entre les deux, car la fille qu’il voit dans son rêve, et il la voit un jour dans son studio, chantant pour un groupe qu’il enregistrait. Et dès qu’il la reconnaît, il s’évanouit. Et à son réveil, le groupe est parti, et il ne l’a plus jamais revu, et ni la fille d’ailleurs. Tout ce qu’il va donc garder, c’est la voix de la fille qui chantait sur cette chanson.

 

Akeza.net : Quel message transmets-tu à travers ton deuxième ouvrage « Mvuye » qui vient de sortir?

 

Francis MUHIRE : Pour être franc, je ne sais pas si les livres, ou les histoires, doivent avoir un message social à transmettre. Mais les livres doivent plutôt, à mon avis, nous diversifier, tout en solidifiant notre capacité à réfléchir et à analyser différentes choses de la vie, car les livres nous confrontent à des points de vue variés sur différents sujets. D’autres livres ne font que nous divertir tout simplement.

 

Comme quelqu’un qui écrit donc, je ne crois pas vraiment être un éducateur, ou une personne tellement exemplaire et parfaite à tel enseigne que j’aurais de leçons à donner à qui que ce soit.  Je vois plutôt l’écriture comme un acte de don de soi car un peu de soi-même se retrouve dans tout ce que l’on écrit. Et au final, c’est plutôt vous qui vous offrez à la critique et analyse par ceux qui vous lisent, même si vous auriez eu l’objectif de leur donner une leçon. Et s’il y a leçon à donner, c’est sans doute que chaque lecteur, dans son entendement, sa liberté d’âme et de conscience, juge s’il y trouve une certaine édification pour son propre être.

 

Akeza.net : D’où vient ton intérêt pour l’écriture ?

 

Francis MUHIRE : Je ne sais vraiment pas. Mais même à l’oral, je suis quelqu’un qui aime raconter des histoires (dans le sens positif de l’expression). Mais dans mes souvenirs de Gosse, ma mère me lisait les bandes dessinées de Lucky Luke et de Tintin que mes grands frères ramenaient, et me les traduisait instantanément en Kirundi, alors que je ne savais pas encore ni lire ni écrire. Cela a beaucoup impacté mon amour pour les histoires et lecture. Et aussi dès que j’ai commencé à lire, j’ai aussi senti l’envie d’écrire. L’école aussi a sans doute beaucoup contribué. Et le temps aidant, la passion est née et a grandi.

 

Akeza.net : Comment as-tu procédé pour trouver et intéresser une maison d’édition?

 

Francis MUHIRE : Trouver un éditeur dans le sens classique du mot n’est pas chose facile. J’ai envoyé avant de petits textes à des éditeurs, qui ont tenu des comités de lecture et fini par envoyer un mail commençant par « Nous avons le regret… ». Puis un jour, sans que je m’y attende vraiment, un mail est arrivé avec une autre formule : « Nous avons le plaisir… ». Je n’ai donc pas vraiment de technique que je dirais avoir utilisé.

 

Akeza.net : Comment parviens-tu à marier le théâtre, le cinéma, la musique et l’écriture?

 

Francis MUHIRE: Dans le fond, toutes ces formes d’art sont liées. Le cinéma utilise la musique beaucoup. Et le théâtre et le cinéma commencent par une forte capacité d’écriture scénaristique. Et la musique est aussi une forme d’écriture, que ce soit au niveau lyrique ou mélodique. Donc il y a bien un lien entre ces arts. Pour moi, en faisant l’un, l’autre s’invite aussi, et ainsi de suite.

 

Akeza.net : Est-ce facile de produire et publier un livre (roman) au Burundi ?

 

Francis MUHIRE : Non, malheureusement cela n’est pas facile. L’édition du livre d’ailleurs en général est une industrie très concurrencée par les diverses autres formes de diffusion de livre qui utilisent la technologie moderne de l’internet. Imaginer alors au Burundi, tenant en compte le pouvoir d’achat de la population, le prix de revient de l’édition d’un livre, se retrouve si élevé que l’accès à un public Burundais devient difficile. Et il n’y a pas de business, d’entreprise, sans profit.

 

Akeza.net : Entant qu’auteur, que penses-tu de l’écriture au Burundi ?

 

Francis MUHIRE : Il est certes vrai que nous sommes une culture de l’oral. Nous parlons souvent plus et mieux que nous n’écrivons. Notre verbe « gusoma » (lire), implique bien plus de significations qu’il n’a de sens que selon le contexte. Et puis, la plupart de ceux qui écrivent, n’écrivent souvent que sur la politique et sur les grands moments qui ont marqué notre histoire politique trouble. Il n’y a donc pas beaucoup d’auteurs qui racontent souvent nos simples vécus quotidiens, nos histoires de quartiers, nos bavardages, nos embrouilles, nos blessures à travers la guerre et nos conflits… Ces choses-là doivent aussi être écrites, racontées littérairement, et non seulement les présenter toujours dans leur contexte politique et historique.

 

Akeza.net : A base de ton expérience, comment écrire un bon roman ?

 

Francis MUHIRE : Je ne suis qu’à mon deuxième roman. Et il vient même de sortir, il n’est donc pas aussi sûr qu’il soit un bon ou un mauvais livre. Les lecteurs jugeront. Je suis donc, à mon avis mal placé pour vraiment prétendre donner la recette d’un bon roman. D’ailleurs, un livre connaît toujours une appréciation partagée selon les lecteurs, les époques et le contexte de son écriture, de son édition, politique et sociale aussi. Je sais tout simplement une chose, il faut écrire avec son cœur.

 

Akeza.net : Quel serait votre conseil à l’endroit des jeunes écrivains du Burundi et ceux qui aimeraient se lancer ?

 

Francis MUHIRE : Je crois personnellement qu’il n’y a vraiment pas une forme d’art dans laquelle on se lance comme on se lance dans le métier de caféiculteur, de mécanicien, ou tout autre forme de métier. C’est pour cela que les artistes ne savent pas souvent quand ils ont vraiment commencé à exercer leur art. Donc l’art se fait tout simplement et s’améliore avec la pratique. Aux jeunes burundais qui veulent écrire, écrivez et lisez beaucoup ! C’est tout ce que je dirais.

 

Akeza.net : Est-ce que l’écriture, ça paie ?

 

Francis MUHIRE : Si par « paie », vous faites référence à l’argent, dans mon cas non. Elle est plus une passion qu’une recherche de gain quelconque. Mais elle est sans doute payante pour les gens qui ont écrit des « Best Sellers ». Pour le moment, quant à ce que je retire de mon activité littéraire, c’est ma satisfaction morale et sociale, le fait de savoir que quelqu’un, quelque part, me lira et éprouvera des choses, un lien, un sentiment, se retrouvera dans ce que je raconte,… C’est tout.

 

Akeza.net : Ton commentaire à propos du manque (ou presque) de maisons d’édition au Burundi?

 

Francis MUHIRE : En général, il n’y a tout simplement pas d’investissement dans le domaine culturel au Burundi. Une maison d’édition est une entreprise culturelle. Et toute entreprise, implique investissement, profit et bénéfice. Faudrait donc que les hommes d’affaires burundais puissent comprendre que l’art en général, et la littérature en particulier, sont aussi des domaines d’investissement qui peuvent générer des profits et non seulement les bars, les hôtels et les stations à essence.

 

Akeza.net : Quel est ton  auteur préféré ?

 

Francis MUHIRE : Alors là, ça ne va pas être facile parce que j’en ai plusieurs. Mais si je devais citer un seul, je dirais le Libanais Khalil Gibran. Ses écrits m’ont marqué et continuent de me marquer. Son livre « Le Prophète », fait partie de mes livres de chevet. J’ajouterais aussi le Brésilien Paulo Coelho, Ahmadou Kourouma, et bien d’autres que je qualifie dans la catégorie classique pour moi.

 

Et puis il y alors les contemporains. Un me marque beaucoup chaque fois que je le lis. Il s’agit du Congolais brazzavillois Alain Mabanckou. Il a une manière d’écrire simple, mais profonde aussi. Il présente l’Afrique d’une manière que j’aime.

 

Akeza.net : Quel est ton meilleur souvenir d’enfance?

 

Francis MUHIRE : J’ai plusieurs souvenirs d’enfance. Je bosse depuis quelques mois sur un roman dans lequel je vais parler des souvenirs de mon enfance, mais sous la forme d’une fiction.

 

Akeza.net : Et quel était ton rêve d’enfance ? L’as-tu réalisé ?

 

Francis MUHIRE, jeune écrivain burundais aux multiples talents.©Akeza.net

 

Francis MUHIRE : Plusieurs de mes rêves d’enfance, je crois que je les ai déjà réalisés et Dieu merci. Je me revois gosse en train de rêver à jouer à la batterie devant un public. Je l’ai déjà fait. C’était un rêve simple, un rêve de gosse. Je ne me rappelle pas avoir rêvé à ce que je voulais être quand je serai grand. On ne nous demande pas ça souvent dans notre éducation burundaise. Peut-être est-ce pour cela que je suis devenu à la fois rien et multiple (rire intérieur).

 

Akeza.net : Un sport favori ?

 

Francis MUHIRE : Je n’aime pas un seul sport en particulier. Je fais du jogging, de la marche, un peu de musculation, de la natation… Je manque de régularité quand même.

 

Akeza.net : Tu aimes quelle musique?

 

Francis MUHIRE : En fait, j’aime la musique en général. J’écoute et essais de jouer des genres et styles musicaux bien variés. Mais dans mes compositions, je me focalise beaucoup plus sur des sonorités locales, des rythmes locaux aussi mais modernisées.

 

Akeza.net : Quel est ton plat préféré ?

 

Francis MUHIRE : Du riz au haricot. Sans hésiter.

 

Akeza.net : Quels est ton plus beau souvenir de tous les temps? 

 

Francis MUHIRE : Le jour où Kipenzi Originale (ma femme) a mis au monde nos jumeaux.

 

Akeza.net : Que voudrais-tu laisser en héritage ?

 

Francis MUHIRE : Mener une vie inspirant les autres à travers mes œuvres et mes accomplissements.

 

Propos recueillis par Melchisédeck BOSHIRWA

 

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