[Dossier] La sorcellerie dans la musique burundaise : Mythe ou réalité ?

[Dossier] La sorcellerie dans la musique burundaise : Mythe ou réalité ?

Barimuroga ! Ceux qui suivent de près la musique burundaise ont déjà, au détour d’une discussion, entendu ce genre phrase. A ce qu’il parait, certains acteurs dans l’univers musical burundais auraient recours à la « Sorcellerie », ou au « fétichisme » dans la pratique de leur art. Pour des raisons diverses, solliciter l’aide des puissances occultes et/ou obscur serait répandue chez les artistes. Dans un Burundi où l’existence même des pratiques démoniques ne serait que simagrée. Alors Mythes ou réalité ? Nous nous sommes entretenus avec quelques artistes qui, sous couvert d’anonymat, ont bien voulu éclairer notre lanterne.

 

Une pluie sortie de nulle part et qui arrête un concert qui jusque-là se passait bien, une maladie qui arrive sans crier gare, la disparition de certains artistes de la scène musicale, la difficulté d’éclosion d’artistes pourtant talentueux, toutes ces choses semblent avoir un seul point commun : « La Sorcellerie ». C’est du moins ce qu’affirment certaines langues proche du monde des artistes burundais. De leur avis, les pratiques démoniques seraient à l’origine de nombreux désagréments que rencontrent les artistes tout au long de leur carrière. Et même s’il est quasi impossible pour eux de le prouver, ils sont convaincus que « Uburozi » est bien réel et qu’il fait de nombreuses victimes dans le « Game ».

 

Avant même de parler de sorcellerie dans la musique, tous les artistes sont d’accord sur le fait qu’elle existe dans tous les domaines de la vie. Si de nombreux artistes sont d’accord sur le fait que la sorcellerie dans leur monde est une réalité, on ne peut s’empêcher de se demander ce qui leur permet d’y croire. Et lorsqu’on les entend évoquer les raisons et même les manifestations de cette dite sorcellerie, on ne peut qu’esquisser un sourire tellement elles sont difficiles à intégrer quand on y met un peu de rigueur scientifique ou simplement de la logique humaine de base. Mais qui sommes-nous pour en douter, s’ils le disent, c’est que c’est forcément vrai. Après tout, nous sommes africains (rires…)

 

Pourquoi ?

A en croire les artistes, il y a 2 raisons majeures. Le désir de briller et la jalousie du succès des autres. Deux choses intimement liées. Cela est tellement évident qu’il en devient difficile d’évoluer dans la musique sans être accompagné de quelques forces mystiques. « Personne ne peut avancer dans ce domaine sans avoir ce quelque chose (de mystique) qui t’aide. C’est pour cela qu’il y a des artistes qui sortent 2 ou 3 chansons à succès et disparaissent. Tu ne peux entrer dans le Game et t’attendre à ce que tu brilles si tu n’as rien. Tu vas galérer des années avant de connaitre le succès », nous raconte un artiste burundais, sous couvert d’anonymat. Comme quoi, la force des ancêtres (si tant est qu’ils en aient) doit obligatoirement t’accompagner.

 

Au final, pour de nombreux artistes, la seule vraie raison pour laquelle la sorcellerie est utilisée, c’est la jalousie. Le désir de ressembler aux autres ou d’être le seul à briller pousse des artistes à s’en prendre à leurs collègues. Les autres pratiques ne seraient que des mesures préventives pour se prémunir des attaques.

« Très souvent c’est la jalousie qui pousse les artistes à ensorceler les autres. Non seulement ils veulent briller. Mais ils veulent briller seuls. Ils veulent que les fans n’aient d’yeux que pour eux et s’il y a un autre qui monte, ils s’arrangent pour le faire descendre. Personne d’autre n’a droit au succès. Et si tu ne sais pas te protéger, tu disparais », nous raconte un autre artiste.

 

« Ils peuvent te voler ton étoile… »

Lorsque vous discutez avec un jeune artiste, la peur de se retrouver ensorcelé se ressent. En effet, le danger est permanent selon eux. Le talent n’étant qu’un minime acteur dans le succès d’un artiste puisque ce qui compte c’est sa bonne étoile. Et celle-ci peut vous être volée à tout moment. Il suffirait d’une erreur de jugement ou d’une simple inattention pour tout perdre.

Selon un jeune rappeur de Bujumbura, la nouvelle génération est la plus exposée à cela. Ce dernier affirme que les ainés sont devenus des prédateurs avides de la plus petite étoile. Il suffit parfois d’une seule rencontre pour voir une carrière prometteuse s’arrêter aussi vite qu’elle a commencé.

« Il y a des artistes qui ont acquis le pouvoir d’absorber ton étoile et de te faire disparaitre du monde de la musique en une seule chanson. Il suffit d’une seule collaboration avec lui pour que l’on n’entende plus parler de toi. Toute ta carrière se résumera sur la seule chanson à succès que tu auras fait avec lui », dit ce jeune rappeur.

 

Une simple poignée de main suffit

Que les artistes y croient, c’est leur droit. Mais alors comment se font-ils ensorceler? Car c’est là que le mystère s’épaissit. Dans l’impossibilité de donner des preuves palpables de l’ensorcellement, ils nous expliquent néanmoins comment cela peut arriver. Des moyens banals mais étonnants. Déjà qu’il est difficile pour un esprit scientifique de croire que la sorcellerie existe, si en plus il suffirait de saluer quelqu’un pour se faire prendre, on plane en plein délire là, comme dirait l’autre. Et pourtant, ce chanteur est convaincu que c’est vrai.

« Vous pouvez me croire, la sorcellerie existe. Il suffit que l’on détecte que tu as un peu de talent pour que les attaques commencent. Je sais de quoi je parle puisque j’en fais les frais très souvent. Ils essaient de me bloquer par tous les moyens. Lorsque je fais un pas, ils tentent de m’attirer en arrière. La seule chose qu’ils n’ont pas réussi à faire c’est de me rendre malade au point que j’arrête la musique. Et pour ça je remercie Dieu. Sinon je ne serais plus musicien depuis longtemps ».

 

Dans cet univers, une simple salutation pourrait signer la fin d’une carrière, nous explique un autre. « Aujourd’hui il est difficile de facilement saluer un autre artiste sans la crainte de se faire ensorceler. Certaines salutations sont fatales. Il suffirait que l’on te serre la main pour t’anéantir. Le comble c’est que tu ne t’en rends même pas compte jusqu’à ce que quelqu’un de plus clairvoyant que toi te dise ce qui t’arrive ». Et un autre d’ajouter : « Ils peuvent même envouter ton micro ». En gros, personne n’est à l’abri, tellement il y a des manières de se retrouver sous l’emprise des forces occultes.

 

« C’est le travail qui compte… »

En fin de compte, si la sorcellerie existe, son usage est pour beaucoup un aveu de lâcheté et d’incompétence. « Vouloir ensorceler les autres pour briller est la chose la plus stupide qu’un artiste puisse faire. C’est la preuve qu’il n’a rien compris à la vie. C’est le travail qui compte. Lorsque l’on fait bien son travail et que l’on s’arme d’un peu de patience, les bonnes choses finissent par arriver. Donc la sorcellerie ne sert à rien si ce n’est perdre du temps. Déjà que la majorité de ces féticheurs chez qui vont les artistes ne sont pas des exemples de réussite, je ne vois pas comment ils peuvent vraiment aider les autres à réussir. Cela ne sert à rien », nous dit un chanteur et producteur, l’air assez dégouté.

 

Maintenant que l’on comprend les raisons et que l’on a un aperçu de comment cela se passe, il nous reste une question : « Comment conjurer le mauvais sort lorsqu’il nous a atteint ? ». A cette question, aucun artiste interrogé n’a osé s’exprimer. Cela reviendrait à avouer que l’on connait les pratiques, où les faire et comment s’en prévenir. Personne ne veut éveiller des soupçons.

Quoi qu’il en soit, nous réussirons à trouver le fin mot dans cette histoire de sorcellerie qui de toute évidence gangrène la profession de musicien au Burundi. A ce mardi pour la suite de notre série

 

A suivre…

 

Moïse MAZYAMBO

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