Dossier « Économie pour tous » : Qu’est-ce que la monnaie ?

Dossier « Économie pour tous » : Qu’est-ce que la monnaie ?

 

L’économie trône au cœur de nos vies. Mais certains concepts économiques couramment utilisés ne sont pas pour autant faciles à comprendre, encore moins à apprivoiser pour la majorité des gens. Le dossier « Economie pour tous » a pour ambition d’expliquer dans des mots très simples et des exemples de la vie courante des concepts économiques parfois simples, parfois compliqués.  A chaque fois, notre rédaction  fera recours à des spécialistes en économie et en d’autres branches connexes.

Dans le cinquième article de ce dossier, nous verrons la notion de «Monnaie ». Eclairage par le Professeur Léonidas Ndayizeye, spécialiste de l’économie internationale, professeur à l’Université du Burundi, Faculté des Sciences Economiques et de Gestion,  Chef du Département Économie Politique.

 

Akeza.Net : Qu’est-ce que la monnaie ?

Pr Léonidas NDAYIZEYE : A l’image du temps dont nous avons tous une intuition de ce qu’il est mais ne parvenons jamais à définir convenablement, la définition de la monnaie se révèle souvent un exercice délicat pour les économistes alors même qu’elle est présente dans une majeure partie des débats économiques.

De façon générale, la monnaie est représentée par l’ensemble des moyens de paiement utilisé sur un territoire donné. Elle peut prendre trois formes : les pièces et les billets de banques émis par la banque centrale ainsi que les dépôts à vue dans les banques ou autres organismes financiers équivalents. L’économiste britannique John Maynard Keynes indique que la monnaie est un « lien entre le présent et l’avenir ».

Akeza.Net : Quelle est l’origine de la monnaie ?

Pr Leonidas NDAYIZEYE : La première forme d’échange a été le troc. Par exemple, un éleveur échangeait une bête contre des outils fabriqués par le ferronnier. La véritable richesse a longtemps été le bétail, qui servait de base aux échanges ou à l’évaluation d’un bien. Et cela se retrouve dans notre vocabulaire. Pecus, troupeau en latin, est à l’origine du mot « pécuniaire ». Les têtes de bétail servaient à évaluer une propriété (ou la dot d’une fille dans certains pays comme au Burundi !), et caput, tête en latin, a donné le mot « capital »…

Des objets faciles à stocker ont parfois initialement servi de monnaie. Il s’agissait de biens directement utilisables comme le sel, qui a servi à payer les légionnaires romains et a donné le mot « salaire ». Ou des objets symboliques comme les coquillages (les cauris dans certaines régions d’Afrique).

Les pièces de monnaies, en métal, sont arrivées ensuite. D’abord en Anatolie, vers 650 avant JC. Puis en Grèce antique, chaque cité avait une monnaie frappée à son effigie. Les Romains étendront l’usage de la monnaie à tout leur empire.

Au IIIème siècle avant JC est créé le premier atelier monétaire, au Capitole : il était auprès du temple de Junon, déesse « avertisseuse » (ses oies ont prévenu d’une attaque des Gaulois), dit « moneta » en latin : c’est l’origine du mot monnaie !

Le denier (denarius ou pièce de dix) est aussi une invention romaine : cette pièce a été la première à porter une valeur inscrite (un « X » pour 10 en écriture romaine), à la fin du IIIème siècle avant JC.
Le système monétaire romain se dégrade avec la décadence. Alors Constantin Ier, au IVème siècle après JC, crée une nouvelle pièce, en or : le solidus (qui deviendra le « sol », puis le « sou » en France). Au fil des siècles, chaque royaume ou empire, pour faciliter les échanges et unifier son territoire, crée sa monnaie – frappée bien souvent du portrait ou de la devise de son roi ou empereur. La monnaie reflétait la puissance économique et militaire d’une nation, d’où la répression inflexible de la contrefaçon monétaire.

La première monnaie véritablement internationale n’apparaîtra qu’en 1750 : l’impératrice Marie Thérèse de Habsbourg crée le thaler à son effigie, monnaie rapidement adoptée par les colonies espagnoles et anglaises d’Amérique. Le nom dollar est une déformation phonétique de thaler.

Les monnaies métalliques étaient fabriquées en métal précieux, et avaient une valeur propre, liée à leur poids. En 1685, au Canada, les colons français, confrontés à une pénurie de monnaie, inventent la monnaie fiduciaire. Le mot fiducia veut dire “confiance”, “assurance” ou “courage”. Le dollar, qui est la principale monnaie fiduciaire de notre monde moderne, est donc basé sur la confiance qu’on lui porte. Une monnaie papier qui, si l’on colle à l’étymologie, donnerait courage et assurance à ceux qui en possèdent. Rien que ça ! Il s’agit en fait d’une monnaie dont la valeur n’est pas équivalente à sa valeur intrinsèque.

Avec l’avènement de la société sans cash par la monnaie électronique, on se trouve avec 90% de la monnaie légale sous forme d’écritures de comptes. La somme indiquée sur votre relevé de banque est bien de la monnaie légale garantie par une banque centrale. Contre ces « chiffres » vous obtiendrez des biens et des services qui correspondent à la somme prévue. On désigne ces jeux d’écriture par l’expression monnaie scripturale qui se trouve être une forme de monnaie fiduciaire. Sauf si vous n’avez plus confiance dans le système bancaire qui se substitue à un Etat pour vous garantir que vous aurez accès à votre argent.

La plus récente est la crypto monnaie. Elle est à la fois une monnaie cryptographique et un système de paiement de pair à pair. Ces monnaies numériques sont donc des monnaies virtuelles dans le sens où ces dernières sont caractérisées par une absence de support physique : ni pièces ni billets et les paiements par chèque ou carte bancaire ne sont pas possibles non plus.

Ce sont des monnaies alternatives qui n’ont de cours légal dans aucun pays du globe. Leur valeur n’est pas indexée sur le cours de l’or ni sur celle des devises classiques et elles ne sont pas non plus régulées par un organe central ou des institutions financières. Il n’y a pas de banques centrales à leurs têtes. Et pourtant, sécurité et transparence sont leurs principaux atouts ! Car en effet la cryptographie sécurise les transactions qui sont toutes vérifiées et enregistrées dans un domaine public, assurant tout à la fois confidentialité et authenticité, grâce à la technologie Blockchain.

Akeza.Net : Comment la monnaie est-elle créée ?

Pr Leonidas NDAYIZEYE : Le droit de frapper la monnaie est historiquement attaché de façon exclusive au détenteur du pouvoir politique : la monnaie est le symbole du pouvoir qu’exerce un individu sur un territoire. Les pièces de monnaie portaient traditionnellement la figure du souverain sur l’une de leur face.

Aujourd’hui, pour comprendre ce qu’est la création monétaire, il est nécessaire de garder à l’esprit la manière dont fonctionne le système bancaire. Ce dernier est structuré autour d’une banque centrale, dite « Banque des banques », dont l’activité permet de réguler celle des banques dites « de second rang ». La création monétaire se produit principalement quand les banques de second rang accordent des crédits à leurs clients, ce qui conduit à l’écriture de nouvelles sommes d’argent « à partir de rien » sur les comptes. On dit alors que « les crédits font les dépôts ». Cette création est contrôlée par la banque centrale.

Akeza.Net : Comment établir la valeur de la monnaie ?

Pr Leonidas NDAYIZEYE : La valeur de la plupart des “grandes” monnaies (les plus utilisées pour le commerce et la finance) – comme le dollar américain, l’euro, le yen japonais ou la livre sterling – dépend du prix du marché. Le cours de l’euro en dollar, du dollar à l’euro, de l’euro au yen, du yen au dollar, etc. varie en permanence, au gré des transactions réalisées par les opérateurs dans les salles de marchés (des banques ou des bourses).

De façon générale, la confiance en la stabilité économique et géopolitique d’un pays ainsi que sa politique financière et les décisions au niveau de leur taux directeurs sont les deux grands leviers de détermination de la valeur d’une monnaie sur les marchés de change. Il existe une relation entre la valeur d’un pays[1] et la valeur de sa monnaie. En effet, l’argent d’une monnaie donnée ne vaut que si la personne qui la possède a une garantie de pouvoir échanger cette valeur papier contre une valeur équivalente en bien ou en services.

Akeza.Net : Quand est-ce qu’une monnaie est dit saine ?

Pr Leonidas NDAYIZEYE : Une monnaie saine est une monnaie solide, stable, qui garantit les agents économiques que leur richesse est stable, et peut même augmenter sans aléas inflationnistes. De la sorte, pour qu’un pays ait une monnaie saine, il lui faut juguler l’inflation, et garantir une croissance de la monnaie en circulation arrimée à la croissance de la production réelle.

Akeza.Net : Quand est-ce qu’on dit qu’une monnaie est forte ?

Pr Leonidas NDAYIZEYE : Une monnaie est forte quand elle a tendance en général à s’apprécier et qu’elle est de ce fait attractive. Et inversement une monnaie est faible quand elle a tendance à se déprécier. Cela revient à dire que la force ou la faiblesse d’une monnaie se mesure dans le temps et pas à un instant donné. Il faut cependant garder à l’esprit que la valeur d’une monnaie est donnée par son pouvoir d’achat.

Propos recueillis par Olivier Bizimana

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