[Dossier] Comme une affaire de famille : Les frères BULAKALI, « Pour l’amour du verbe »

[Dossier] Comme une affaire de famille : Les frères BULAKALI, « Pour l’amour du verbe »

Les frères BULAKALI, « Pour l’amour du verbe » ©Akeza.net

Naitre du même sang et ne pas avoir les mêmes passions. Tel est le commun de toutes les fratries. Enfin presque ! Il arrive, qu’en plus de partager le même patrimoine génétique, des personnes d’une même famille développent des passions pour les mêmes choses. Par volonté ou par influence, elles vivent leur passion au point d’en faire une affaire de famille.

Les frères BULAKALI ont le verbe dans le sang. Une passion pour la parole dite, la parole offerte comme un don de ce que le cœur a de plus précieux.

 

Jamais 1 sans 3

La passion peut être contagieuse. Surtout lorsque celle-ci vient du père. Parce qu’avant de parler de l’amour pour le slam que Paulin a.k.a « Linop Le Limeur » (23 ans), Patern a.k.a « Duscech » (22 ans) et Prince a.k.a « Samourai » (18 ans) ont en commun, il faut savoir que leur père avait connu le théâtre dans sa jeunesse. Une passion pour la parole qui a dû insidieusement s’immiscer dans l’inconscient familial.

Paulin BULAKALI, le plus âgé des 3 frères, sera le premier à être séduit par le slam. Il a son premier contact avec le théâtre en 2014 lors d’une compétition interscolaire. Une compétition à laquelle il participe, sans trop savoir ce que c’était le slam. « Au début je ne savais pas trop ce que c’était. C’est vrai que j’écoutais déjà Grand Corps Malade mais je ne savais pas vraiment ce que ça donnait sur scène. Je ne voyais aucune différence entre slam et poésie. Et c’est sur scène que je me suis rendu compte à quel point je n’en savais rien et ça ne s’est pas bien passé. Au moins, on a eu de l’expérience », raconte-t-il.

Paulin BULAKALI alias “Linop Le Limeur” ©Akeza.net

Après sa mésaventure, celui qui se fait appeler « Linop Le Limeur » va revenir sur scène une année plus tard. Mais cette fois-ci, il va revenir plus fort et plus averti. Il aura eu le temps d’apprendre, de s’informer et de côtoyer d’autres slameurs. « Après avoir fait des recherches pour savoir comment cela peut se pratiquer comme art, je reviens à la compétition et cela va bien se passer parce que je vais gagner la compétition », dit Linop. C’est à partir de ce moment qu’il va faire partie du paysage slam burundais. Un univers encore restreint qu’il va voir évoluer avec le temps.

 

Le second à attraper la fièvre du slam, c’est le plus jeune. « Samouraï », de son vrai nom Prince BULAKALI, est un peu le « sparing partner » de son frère Linop dès ses débuts. Pendant que Linop écrit et prépare ses prestations, le jeune prince, de 5 ans son cadet, l’aide à apprendre ses textes par cœur. Il le fait tellement bien qu’il connait les textes mieux que l’auteur. « Le slam je l’ai connu par mon grand frère Paulin. A la base, je n’aimais pas le slam, je le trouvais ennuyant.  J’ai commencé à l’aimer par Linop parce qu’il m’a fait mémoriser ses textes lorsqu’il participait à une compétition de slam en 2015. C’est comme ça que cet amour pour le slam m’est vraiment venu », nous confie le « Samouraï ».

Après 3 années à aider son frère, il décide de se lancer à son tour et monte pour la première fois sur scène en 2017. Pour l’occasion, il monte sur scène aux côtés de ses 2 frères. Une année plus tard, il participe à une compétition de slam organisée par le collectif Yetu Slam. Une compétition au cours de laquelle il finira parmi les lauréats. Comme son frère avant lui, le voici qui fait son entrée dans l’univers du slam.

Ayant fait ses premiers pas au pied de son frère ainé, « Samouraï » a un style similaire à celui-ci. Il en était presqu’une copie. Une chose qu’il va vite faire de changer pour devenir le « Samouraï » de la langue. « J’avais tendance à slamer comme Paulin. C’était difficile de me forger mon propre style parce qu’il était comme un modèle pour moi. J’ai donc dû apprendre d’autres façons de slamer et je suis devenu Le Samouraï. C’était une façon de dire que j’avais trouvé un style et que je suivais désormais ma propre voie. Etre un slameur à part entière », nous raconte le jeune slameur.

 

Jamais 2 sans 3 dira-t-on. Il n’y a pas plus bel exemple que l’entrée du 3e frère BULAKALI dans le monde du slam. Son nom est Patern BULAKALI et sur scène on l’appelle « Duscech ». Comme pour « Samouraï », c’est Linop qui lui donne envie de faire du slam. En 2015, il commence à porter un intérêt particulier au slam et participe à une compétition interscolaire. Représentant le Centre Scolaire Congolais, il finit 3e de la compétition. Une 3e place qu’il ne va pas bien digérer. « Duscech » est un compétiteur et il aime gagner. « Chez nous, quand on participe à une compétition, on doit la gagner », dit-il d’un air fier.

Paterne BULAKALI alias “Duscech” ©Akeza.net

Mais en plus du slam, « Duscech » est un passionné de musique. Entre 2015 et 2018, il met de côté le slam et se concentre sur la musique. Avec des amis, il va faire partie du groupe « Like Nos Flows » avec qui il sortira quelques morceaux dont un titre en collaboration avec le groupe « Best Life Music ». En 2019, il fait son retour dans le slam lors d’une compétition organisée par la GIZ. L’esprit de la gagne l’accompagnant, il finit premier. « J’ai honoré la famille », argue-t-il. Depuis, il met le cœur à l’ouvrage pour pratiquer cet art.

 

Expression, musique et vie

Partager la même passion aura un effet plus que considérable dans l’évolution de la relation fraternelle. Liés, les 3 frères voient ce que le slam leur apporte en tant qu’humains mais aussi en tant qu’artistes. Quoi qu’ils considèrent le slam comme un moyen d’expression par excellence, un canal pour partager sa pensée et toucher les gens, les frère BULAKALI vivent chacun le slam de façon particulière. Pour Linop, cela lui a donné la parole et lui a permis de vaincre sa timidité.

« Je suis quelqu’un de très réservé et timide à la base. Le slam me permet de m’exprimer, de dire ce qui se passe dans ma tête. Ça me permet également d’élargir mon audience. C’est quelque chose d’assez important parce que j’ai pu vaincre ma timidité grâce au slam. Je peux facilement m’exprimer en public. Au-delà de cela, le slam me permet également de comprendre les gens. Lorsque j’écris, je réfléchis sur ce que les gens pensent d’une chose ou d’une autre. Et lorsque je suis sur scène, les regards et les réactions des gens me permettent de comprendre ma position par rapport à eux et ce qu’ils pensent de ce que je fais », confie-t-il

 

Pour Duscech, le slam est une musique. Une des celles qui peuvent changer le monde. « J’aime l’art en général. C’est un travail intellectuel. Cela te permet de te cultiver. Mais c’est également de la passion, de l’amour, du partage. J’aime partager ce que je fais, ce que j’écris. Partager ce que tu as dans la tête. Je le définis comme de la musique vertueuse. Cela permet quelque part de changer les idées des gens, de changer le monde avec nos mots, avec nos écrits ».

Prince BULAKALI alias “Samouraï” ©Akeza.net

Quant à Samouraï, le slam est sans définition puisque qu’il se confond à sa propre vie. « Le slam fait partie intégrante de ma vie, il est en moi », avoue-t-il.

 

Ces 3 visions, placées sous la bannière de la fratrie au sein du groupe B5 qu’ils ont créés, ne font que renforcer le lien qui unit les 3 frères. Cela leur a permis d’être plus unis, plus fort individuellement et en groupe. « J’apprécie beaucoup mes frères et si on s’est retrouvé à faire du slam, c’est que l’on s’est rendu compte que l’on avait quelque chose en commun. C’est l’écriture. Le slam a été le point de convergence qui nous a permis de développer et orienter notre talent. Lorsqu’on le fait en famille, cela nous rapproche parce que cela nous permet d’avoir des séances de discussion ».

Comme le dit Samouraï : « Le fait que le slam soit un art qui unis les gens, renforce le lien fraternel. Le fait d’être des frères pratiquant le même art nous pousse à nous perfectionner ». Un avis que partage Linop pour qui cela serait presque le symbole d’une trinité.

« Lorsqu’on fait un slam synchronisé, il faut que l’on soit connecté, qu’il y ait cette synergie. Et si on n’est pas dans le même état d’esprit, ça ne marche pas. On doit vraiment être à l’écoute les uns des autres et cette collaboration ne fait que renforcer le lien fraternel. En vrai lorsque nous sommes à trois sur scène, on agit comme une seule personne », dit-il.

Et Duscech d’ajouter que si le slam apporte beaucoup à leur lien fraternel, ce lien a lui aussi un impact sur leur art.

 

Pourquoi pas jusqu’à 40 ans ?

Si le slam est une passion que les frères BULAKALI pratiquent plus comme un hobby, celui-ci ne reste pas moins un art qu’ils pourraient pratiquer très longtemps. Pour Linop, les années passées dans le slam lui laissent envisager une carrière. « Je commence à m’attacher un peu plus au slam et j’envisage de plus en plus d’en faire une carrière. L’avantage avec le slam c’est que tu peux l’associer à plusieurs choses. Déjà, je vais produire un album, je vais en faire la promo. Je me définis déjà comme un slameur à part entière, je me vois bien en slameur de carrière », dit-il.

Duscech qui se lance pleinement dans cet art laisse le choix à l’avenir de décider de son sort. Quant au petit dernier, il se voit bien en slameur jusqu’à ses 40 ans et même plus. « Je crois que je continuerai à le faire dans ma vie, peut-être jusqu’à 40 ans et même plus. Ça a vraiment une importance capitale pour moi », confie-t-il.

Les frères sont donc décidés à poursuivre leur route sur le chemin du slam. Leur passion les laisse envisager une vie dans le slam. La passion les guide désormais. Et même si le destin a voulu que Samouraï quitte le Burundi (actuellement sur Kinshassa, RDC), ils seront toujours prêts à tout donner pour l’amour du verbe.

 

Moïse MAZYAMBO

Comments

comments