DJ Cece : l’ancienne gloire burundaise des platines se raconte

DJ Cece : l’ancienne gloire burundaise des platines se raconte

DJ attitré des soirées africaines, Jean  BINAGANA était une figure de la nuit canadienne des années 2000. Il est parmi les quelques burundais à avoir ouvert sa propre boite de nuit au Canada. Akeza.net a mené un entretien avec celui qui se fait appeler DJ Cece. Il retrace son parcours tant émouvant qu’hallucinant.

 

Akeza.net : Peux-tu te présenter à nos lecteurs?

DJ Cece : J’aimerais commencer par vous dire que je suis très content que vous ayez pensé à moi et c’est un grand honneur de répondre à vos questions.

Je m’appelle Jean Binagana ou Yohani tout simplement pour la plupart. Mon nom de scène est Dj Cece prononcé « Chéché » qui était un surnom qu’on m’avait donné pendant mes années à l’école Indépendante.

Akeza.net : Comment vous êtes-vous retrouvé dans le domaine ?

DJ Cece : En 2000, je suis allé continuer mes études en Grèce qui est mon pays natal d’ailleurs. J’ai commencé à côtoyer des DJs Africains, pour la plupart Nigérians. C’était très intéressant de voir que la musique est-africaine était inconnue aux yeux du reste de l’Afrique. Ainsi, je me retrouvais dans des clubs Africains et j’y allais toujours avec des amis grecs. C’était une expérience très enrichissante j’étais témoin d’un mélange assez unique de différentes musiques en passant par la musique Pop Grecque et européenne, house, africaine des 4 coins du continent et bien entendu les incontournables genres musicaux des États Unis et de la Jamaïque qui étaient les plus populaires.

Akeza.net : En 2001, vous êtes allé vivre au Canada. Vous vous êtes beaucoup plus intéressé au métier de DJ… 

DJ Cece : J’ai fini par rejoindre mon petit frère à Montréal et dès mon arrivée j’ai commencé à m’intéresser à la musique d’une manière plus professionnelle. C’était assez facile à cette époque-là vu qu’il y avait un très grand besoin de DJs dans la communauté. En 2001, il y a eu une très grande vague d’arrivants du Burundi et il n’y avait pas de DJs Burundais professionnels à part feu Tony Ndabakwaje qui était la vedette de la communauté à cette époque.

Dès ma première expérience dans une soirée burundaise organisée par les membres de la communauté, j’ai été très impliqué avec le DJ congolais qui animait la soirée et j’ai fini par mettre la main sur les platines. Le lendemain en parlant avec un ami très proche au nom de Fabrice (Mendy comme on l’appelle) on s’est dit qu’avec la nouvelle génération de burundais qui affluait au Canada, une opportunité en or naissait. Nous avons commencé par organiser des soirées dans des sous-sols d’églises et dès notre première soirée officielle nous avons eu plus de 500 burundais et rwandais venus de partout au Canada. Ce fut une soirée inoubliable et la première de cette envergure au Canada d’après les commentaires de ceux qui étaient là avant nous.

 

Akeza.net : La chance vous a souri, vous pouviez remplir des salles. Vous avez même ouvert votre propre boite de nuit.  Comment tout cela s’est-il passé?

DJ Cece : Au fil des ans, nous avons organisé plusieurs soirées privées et comme on était plus ou moins du même âge (Début vingtaine), il était clair que sortir la nuit était notre activité préférée. De plus en plus d’Africains se joignaient à nous et malgré le fait que leurs communautés respectives étaient plus grandes que la nôtre, ils préféraient nos événements. Il faut le dire, Burundians know how to party! (les burundais savent s’amuser,ndlr)

En 2009 avec un associé au nom de Claudel, un ami rwandais, nous avons décidé de nous lancer un  défi et ainsi commencer une nouvelle aventure. Nous avons ouvert un club privé en plein centre-ville de Montréal. Cela devenait de plus en plus difficile de le remplir, et ce malgré le fait que la communauté grandissait en nombre, elle vieillissait en même temps et les jeunes d’antan devenaient des pères et des mères de famille. Nous avons alors commencé à travailler avec des promoteurs haïtiens et jamaïcains pour remplir nos soirées et ce fut un énorme succès. Nous étions le seul club de cette taille appartenant à des africains au Canada. En 2011, notre propriétaire grec a décidé de doubler le loyer à la fin du bail commercial et nous nous sommes dit qu’on n’allait pas payer aussi cher pour ce qu’il nous offrait. Nous sommes tous les deux partis en vacances dans nos pays respectifs après avoir fermé le club pour en ouvrir un autre à notre retour.

 

“Presque deux semaines avant mon départ de Montréal, j’ai eu la malchance d’être sur un balcon qui s’est effondré. Je me suis fracturé la colonne vertébrale et le pied, ainsi qu’une commotion cérébrale.”

Akeza.net : Et avez-vous ouvert un club à votre retour?

DJ Cece : J’avais un plan de rentrer au Burundi et j’avais eu un local. C’était parfait. J’ai négocié avec mon père pendant longtemps et il a enfin accepté que j’utilise le 2e étage d’un bâtiment qui lui appartient en plein centre-ville de Bujumbura à condition que toute construction aille être à mes frais.

On ne manque pas une aubaine de ce genre bien sûr. Il faut juste trouver des moyens de le financer et je n’ai pas perdu une minute. J’étais en train de m’associer à des propriétaires de bars/clubs connus de Bujumbura pour ouvrir un établissement grandiose. L’endroit était énorme et je voulais avoir une section resto/bar avec une énorme terrasse, un club et une salle toute équipée genre lounge pour des soirées privées de particuliers. Il fallait par contre que je sois à Bujumbura pour tout ça. Depuis longtemps il y avait des propriétaires qui voulaient que je passe 6 mois ou plus chez eux pour les aider à faire la promotion, former leur personnel et attirer le maximum de clientèle possible. Je les ai contactés et nous avons tout de suite signé des contrats de moyenne durée. C’était un contrat gagnant-gagnant. J’allais être à Bujumbura et j’allais pouvoir mettre mon plan en marche et eux aussi ils avaient la visibilité ainsi que la notoriété qu’ils voulaient. Comme on dit ici au Québec j’étais booké solide pour les 2 prochaines années avec un contrat en attente d’être signé avec un établissement du Rwanda dès que je posais mes pieds sur Bujumbura.

 

Akeza.net : En 2011, vous êtes venu au Burundi prendre vos vacances et avez pensé à ouvrir un grand complexe. Que s’est-il passé ?

DJ Cece : Presque deux semaines avant mon départ de Montréal, j’ai eu la malchance d’être sur un balcon qui s’est effondré. Un accident grave pour moi et 6 autres amis, tous Burundais. Fractures à la colonne vertébrale et au pied, ainsi qu’une commotion cérébrale. Il a fallu des mois pour me remettre et redevenir fonctionnel. Au fur et à mesure que je me rétablissais il devenait de plus en plus clair que je ne pourrais pas concrétiser mes rêves ainsi que mes plans. Les séquelles de cet accident sont tels qu’aujourd’hui il m’est  impossible de rester debout assez longtemps pour continuer à exercer le travail que j’aime et qui m’avait ouvert les portes d’une carrière dans l’industrie du show. C’est ainsi que ma carrière de DJ et toutes mes ambitions se sont éteintes à petit feu.

Akeza.net : Ancien Dj, maintenant  comment  vous occupez-vous ?

DJ Cece : Malgré le fait que je sois entrepreneur de nature et que je préfère travailler à mon compte, j’ai toujours été assez lucide pour savoir qu’il est primordial de travailler pour les autres, non seulement apprendre et acquérir de l’expérience mais aussi pour se doter de la discipline dont tout entrepreneur a besoin.

J’ai commencé comme la plupart  ici au Canada par un travail des centres d’appels en tant qu’agent aux ventes, services à la clientèle pour plusieurs compagnies. J’ai gravi les échelons  et au fil du temps je suis devenu coach, formateur, superviseur, gestionnaire et aujourd’hui j’occupe les fonctions de Directeur des opérations pour une compagnie française basée à Miami qui vend ses produits partout dans le monde et principalement en Europe. Cela fait maintenant un an que je travaille pour Next-Wireless. J’étais responsable de bâtir les opérations de la compagnie et ouvrir un bureau à Montréal vu qu’elle n’avait aucune présence canadienne.

Akeza.net : A l’heure actuelle, les DJ burundais poussent comme des champignons au Canada. Qu’en dites-vous ?

DJ Cece : Vous savez la diaspora burundaise grandit énormément et j’imagine que les besoins sont là pour que tous ces jeunes soient intéressés à exercer ce métier. Tout est question de demande. L’offre ne fait que suivre. Les jeunes d’aujourd’hui sont plus expressifs et s’ils décident de s’exprimer à travers leur musique, c’est fantastique. Il faut avouer que c’est plus facile de devenir DJ aujourd’hui comparativement à notre époque. Les équipements coûtent moins cher, les chansons sont plus accessibles, les moyens de promotion plus visibles, etc.

Par exemple, il fallait contacter les clients potentiels par texto, par email ou par messages vocaux à domicile pour ceux qui n’avaient pas de cellulaire, et ça nous prenait des heures voire des jours pour le faire. Aujourd’hui, un simple post sur Instagram en 3 clics suffit pour communiquer avec 1000 personnes ou plus selon l’audience respective de chacun sur les réseaux. Un tel luxe n’existait pas à notre époque.

Akeza.net : Dj Sweet, DJ Trick Trick, DJ Mbtious, DJ Tyty, DJ Waklexx, le Canada semble devenir la terre de prédilections des DJs burundais.

DJ Cece : Je suis très content qu’ils aient pris la relève et qu’ils se classent assez bien comparés à tous les Djs Africains du Canada. Certains je les connais mieux que les autres, et après mon accident qui ne me permettait plus de mixer, j’ai pu organiser une soirée de fin d’année en décembre 2014 et je les ai tous engagé comme DJs de la soirée à l’exception de Waklexx qui n’avait pas encore commencé sa carrière, et de Sweetie qui n’était pas encore au Canada. Je suis un grand fan de tous ces jeunes et j’essaie d’être présent dans leurs événements quand je peux me le permettre, malgré qu’il soit difficile de me tenir debout dans un club longtemps avec mes séquelles au dos.

Ils sont tous talentueux avec des styles et préférences musicales très différents. Ce que j’aime le plus, c’est qu’ils sont toujours en collaboration. J’adore cet aspect. L’Union fait la force et ils l’ont mis à l’œuvre. Nous sommes plus nombreux au Canada aujourd’hui et c’est plus facile à attirer les foules. Il faut profiter de ces atouts pour avoir des foules encore plus grandes que celles qu’on avait dans le temps. C’est très possible! Ils sont innovants, jeunes, ambitieux, avec une énergie positive débordante.

Akeza.net : Un mot à ces jeunes innovants, ambitieux et débordants d’énergie positive?

DJ Cece : Un fait à ne pas négliger c’est que je constate que les réseaux sociaux qui sont supposés nous rapprocher, ne font que mettre une certaine distance entre les gens. La relation devient une relation d’artiste et de fans alors qu’avant c’était plus personnalisé. On contactait les gens directement et il y avait probablement un certain sentiment d’appartenance. Je me souviens aussi que c’était important de faire le tour du public et de parler à un maximum de gens. On tissait des relations même si on ne se voyait pas nécessairement après les shows. Le monde avait le sentiment d’avoir une relation personnelle avec l’artiste. Une telle approche était nécessaire pour connaître le plus de monde possible et avoir leurs numéros pour des événements futurs, tandis ce qu’aujourd’hui ce besoin semble s’effriter. Les gens sont disponibles sur les réseaux en 2018. C’est cette nouvelle dynamique qui fait en sorte que la relation interpersonnelle semble légèrement négligée. Cela est vrai aussi dans la vie sociale de tous les jours et non seulement dans l’industrie du Show. J’ai l’impression que c’est la pièce manquante du puzzle. Mais que voulez-vous? On est en 2018 et ces atouts ont également des cotés négatifs.

 

Un conseil que j’aimerais donner ce serait de toujours avoir un plan B. Il est plus facile de devenir DJ certes, mais cela veut dire que cette facilité aura un impact sur la longévité du métier. Un Plan B est non seulement nécessaire mais aussi est devenu impératif. A bon entendeur…

Propos recueillis par Miranda AKIM’

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