Détours et contours de la carrière de Théodore Ntunga, 35 ans au service de la RTNB

Détours et contours de la carrière de Théodore Ntunga, 35 ans au service de la RTNB

Passionné depuis tout petit du journalisme, Théodore Ntunga a su régaler les fidèles téléspectateurs du ballon rond au Burundi. Après 35 ans à travailler pour la Radio et Télévision Nationale du Burundi (RTNB), Théodore Ntunga a pris sa retraite au début de l’année (le 1er janvier 2020). Cet ancien animateur et commentateur de l’émission sportive télévisée “Stades” revient sur ses grands moments dans ce métier, de ses débuts jusqu’à sa retraite. Dans une entrevue avec notre rédaction, cet amoureux du sport nous dresse un bilan de sa brillante carrière, pendant laquelle il a parcouru l’univers du sport burundais pour nous le faire comprendre.

Akeza.net : Qui est Théodore Ntunga?

Théodore Ntunga: Je m’appelle Théodore Ntunga. Je suis né le 15 décembre 1958 à Mayuyu en commune Mukike, province Bujumbura rural. Je suis marié et père de 5 enfants dont 4 garçons et une fille ainsi qu’un petit fils de 8 ans. J’ai fait mes études primaires à Mayuyu tandis que mes études secondaires je les ai faites à l’Athénée de Bujumbura (cycle inférieur). J’ai continué le cycle supérieur à l’Athénée de Gitega où j’ai décroché mon diplôme d’Humanités Générales en Lettres Modernes.

Akeza.net : Comment êtes-vous entrés dans le domaine journalistique, est-ce une passion d’enfance ?

Théodore Ntunga: Oui, c’était une passion depuis mon jeune âge de faire du journalisme. J’écoutais toutes les transmissions des matches en direct à la Radio. A l’époque c’était la seule radio. On l’appelait la « Voix de la Révolution ». J’utilisais un petit poste de radio que j’avais dérobé à mon papa [Rires].A l’école secondaire, j’écoutais et j’aimais le métier de journaliste et participai à l’émission Radio Vacances avec Ntamikevyo Antoine et Kururu Simon. J’écoutais Tharcisse Harerimana et Tungabose Tharcisse qui commentaient les matches, c’était vraiment mes idoles à l’époque.

C’est donc après mes études secondaires que j’ai entamé l’université. J’ai fait 2 ans à l’université dans la faculté des lettres et Sciences humaines option Histoire et Géographie. Comme j’aimais le Journalisme, j’ai dévié dans l’Ecole du journalisme que j’ai terminé en 1985. Après mes études en journalisme, je suis allée faire un stage à la RTNB cette année là même. Le stage c’était soit au Renouveau (presse écrite) ou à la radio (1ère chaine) dans l’émission « Insamirizi Iwacu ».

Akeza.net : Comment avez-vous fait pour entrer à la RTNB ?

Théodore Ntunga : A l’école du journalisme, on avait un journal qui paraissait mensuellement, ça s’appelait « le Reporter ». Je m’occupais de la dernière page où j’écrivais sur l’évènement saillant du weekend. Donc, avec la venue de la télévision en 1984, on nous a appelés à la RTNB pour nous demander quelle émission on pouvait faire. Nous avons fait un test qui était difficile. Il fallait convaincre pour avoir l’émission. J’ai réussi à les convaincre apparemment et on m’a donné l’émission. C’était un lundi. Mercredi, j’ai commencé l’émission. C’était dur mais c’était une passion. Ma première retransmission en direct du premier match à la Télévision fut la rencontre Vital’O Vs Sogara (du Gabon) que la formation de Vital’O avait battu.

Akeza.net : A l’époque sans internet, comment cherchiez-vous l’information ?

Théodore Ntunga: A l’époque, c’était compliqué. On n’avait pas d’internet encore moins des réseaux sociaux. On allait au stade pour les matches du weekend football et basketball ainsi que les autres disciplines. On avait le télex qui nous aidait avec les résultats de ce qui se passait à l’international. C’est comme ça qu’on travaillait dans l’émission « Stades » qui passait tous les mercredi pour une heure.

Akeza.net : Quels sont les obstacles que vous rencontriez souvent dans votre métier?

Théodore Ntunga: On avait des obstacles dans la collecte de l’information. La RTNB ne voyait pas l’importance de la place du sport. Il fallait parcourir tous les terrains à pied. Il n’y avait même pas de motos. Il fallait prendre le bus pour aller au département des sports ou sur d’autres terrains de sports où il y avait les matches. C’était ça le plus difficile. De plus, on n’avait pas beaucoup de reporters. On était à 2 et il fallait tout couvrir, toutes les disciplines. Un vrai casse-tête. Il fallait être disponible et rentrer tard dans la nuit et revenir le matin pour chercher d’autres informations à diffuser que ce soit au journal ou dans l’émission du mercredi.

Akeza.net : Qu’est-ce qui distingue la RTNB des autres médias? Y aurait des avantages que les autres n’ont pas ?

Théodore Ntunga: Au niveau du métier c’est la même chose, sauf que la RTNB est favorisée. Les gens croient que c’est la meilleure de la presse. Or ce n’est pas le cas. Normalement, il faut prendre les journalistes (du public ou privé) de la même façon. Malheureusement, s’il y a des missions à l’étranger c’est la RTNB qui y va. Et d’autres du privé, on dirait qu’ils doivent se débrouiller ou ils sont quasi-inexistants. C’est désolant. Il n’y a aucune différence au niveau du métier, c’est juste au niveau de la considération des gens. On fait le même métier.

Akeza.net : Vous, qui avez eu la chance de côtoyer le football burundais depuis longtemps, que pouvez-vous nous raconter sur les anecdotes qui se sont passés à l’époque?

Théodore Ntunga: Il y a beaucoup d’anecdotes qui se sont passées [Rires]. Je me rappelle l’époque où je jouais encore dans la formation Inkona (qui a disparu en 1984 après avoir joué 3 saisons). On a quitté le local après avoir mangé. Quand on est arrivé sur le terrain, j’aperçois un sac de mon coéquipier dans lequel il y avait des choses qui sortaient à flot. En me rapprochant, je constate que c’est de l’huile. Estomaqué, je demande à mon coéquipier ce qu’il y a. Quand on ouvre le sac on trouve la nourriture dedans. En fait, il avait mangé et avait conservé le reste de la nourriture dans son sac [Rires] avec les bottines et tout ce que vous voulez ensemble. C’était rigolo en même temps étonnant.

Une autre anecdote, c’est sur Muvala (un ancien joueur de Vital’O). Jouant contre Inter Fc à l’époque, Muvala marque un but. Une réalisation que le camp adverse n’apprécie pas. Tout d’un coup, le public entre dans le terrain et le buteur encaisse un coup de pierre à la tête. Le plus étonnant dans toute l’histoire est que ce joueur a été évacué par un spectateur ,Eugène Nindorera (qui est sorti des tribunes en courant) qui s’est faufilé dans la foule et s’est mis entre les antagonistes. Au moment où les autres se chamaillaient.

Il y avait aussi beaucoup de tricheries à l’époque. Des joueurs qui jouaient au nom des autres parce qu’à l’époque les licences n’étaient pas biométriques. On pouvait changer de photos. On perforait les yeux pour que ça ne soit pas visible. Il y avait vraiment beaucoup de tricheries. Un autre fait qui m’a marqué c’est quand le Burundi accueillait la formation du Ghana. Pendant que les joueurs burundais étaient au local (comme à l’accoutumée), les vrais titulaires sont sortis sans permission et sont allés se balader et boire à la veille du match. Le lendemain, l’entraineur de l’époque Ribakare Baudoin a bouté tous les vrais titulaires dehors et il a mis les remplaçants qui ont fini par gagner contre le Ghana (1-0). Alors qu’au départ, le public était furieux par cette décision, le coach a été applaudi.

Une autre anecdote, c’est l’emprisonnement de quelques joueurs d’Inter star au Lesotho. En fait, Inter star était parti jouer contre une formation du Lesotho. C’était dans le cadre de la Coupe des vainqueurs des coupes (l’actuel coupe de la CAF). Nous avions été battus. Le soir, les joueurs sont sortis pour prendre un verre. Il se peut que certains d’entre eux aient violé une Dame de l’hôtel. Le lendemain quand on s’apprêtait à aller prendre le vol de retour au Burundi, il y avait des policiers en bas de l’hôtel. Ils nous ont intimé l’ordre à toute la délégation de sortir. Ils nous ont conduit au parquet. On a appelé la Dame pour identifier les violeurs. Cette dernière a repéré 6 joueurs d’Inter Star. Ils sont restés là-bas et emprisonnés pendant 2 ans et demi. L’anecdote est que cette équipe du Lesotho devait disputer le match-retour au Burundi mais il n’a pas osé mettre les pieds au Burundi à cause de cet incident et elle a été battue par forfait [Rires].

Akeza.net : Pouvez-vous nous énumérez 5 joueurs qui ont marqué l’histoire du football burundais ? Et pourquoi ?

Théodore Ntunga: J’ai 5 noms de joueurs qui m’ont marqué à l’époque. Il y a Baudouin qui jouait dans la formation Inter Fc. C’était un technicien. Il marquait beaucoup de buts au stade. Malick Djabil, l’attaquant qui aimait marquer beaucoup de buts chez Vital’O. Il ne se blessait jamais, il fuyait beaucoup les coups même si il en recevait quand même [Rires]. Il y a aussi Freddy Ndayishimiye (le père de Mike Trésor Ndayishimiye), lui, était un milieu de terrain. Un très bon passeur qui savait comment relayer la balle à ses coéquippiers. L’autre c’est Juma Mossi qui a le mérite d’être passé par beaucoup de clubs. Il savait marquer des buts. Mais c’était un joueur qui se dépensait beaucoup en dehors du terrain (être avec les amis et partager un verre même à la veille des matches. Le plus étonnant est qu’il arrivait à marquer après tout).

Akeza.net : Quels conseils pouvez-vous prodiguer aux jeunes du métier ?

Théodore Ntunga: Il faut vraiment qu’ils soient passionnés. Il faut éviter de prendre partie pour telle ou telle autre chose. S’il y a des erreurs commises par une équipe de tes amis, il faut oser dénoncer. Je reconnais que quand on critique, on peut te cataloguer de quelqu’un qui a été mandaté pour dire du mal à telle ou telle autre équipe ou couper le moral. Les nouveaux sont vraiment passionnés par le football mais qu’il fasse aussi d’autres sports, d’autres disciplines. Je sais qu’ils ne gagnent pas beaucoup d’argent. Le journalisme sportif est très dur parce que les weekend il faut être sur terrain. C’est vraiment un sacrifice. On oublie les engagements familiaux, sociaux. Il faut être courageux. Malgré des lacunes au niveau des terminologies et le traitement de l’information mais cela nécessitent des stages et des formations pour s’armer. Dans l’ensemble, ils sont bien.

Akeza.net : Supposons que vous avez 25 ans présentement, qu’est-ce que vous feriez différemment dans ce métier?

Théodore Ntunga: Bon. J’aurais mieux fait de garder les archives parce qu’à la RTNB, il n’y avait pas les moyens de le faire. J’aurais également fait beaucoup d’interviews des anciens joueurs pour que je puisse les garder afin de refaire de l’histoire du football. Aujourd’hui, les anciens sont morts, les autres sont dans la vie professionnelle. On ne peut pas les trouver facilement. J’éviterais aussi le côté penchant pour un tel sport puisqu’on me l’a toujours reproché et couvrir toutes les disciplines.

Akeza.net : Parmi les interviews que vous avez réalisé, laquelle vous est le plus restée en tête ?

Théodore Ntunga: [Rires] Je garde en mémoire une interview qui m’a impressionné. La Guinée était venue jouer ici. Il y avait un grand joueur qui s’appelait Titi Camara. C’était un bon attaquant. Je lui pose 4 ou 5 questions et à la fin je lui pose la question suivante: « Vous touchez combien » ? Et de me répondre d’un air embarrassé: « je ne fais que mon métier. C’est indécent de parler des salaires. On est en Afrique, les gens sont pauvres. Il ne faut pas en parler, je m’excuse ». C’est ce qu’il m’a répondu. J’étais étonné, apparemment, il était gêné de parler des salaires. C’est l’interview qui m’a vraiment fasciné.

Akeza.net : Pourriez-vous nous énumérez les formations dont vous avez bénéficié?

Théodore Ntunga: J’ai fait une formation à Lubumbashi en 1987 pour 2 semaines. C’était organisé par l’ISTI Institut de l’Audiovisuel de Kinshasa sur la récolte et le traitement des activités sportives. J’ai été à Bordeaux pour 2 semaines également en 2004 pour une formation. Au niveau local, j’ai eu beaucoup de stages locaux dont la plupart étaient financés par le Comité National Olympic (CNO) pour les journalistes des sports. Une autre formation était organisée par Canal France International (CFI) pendant 2 semaines à l’hôtel Club du Lac Tanganyika en 2002 animée par un grand spécialiste. Les formations dont j’ai pu bénéficier en étant à la RTNB sont nombreuses.

Akeza.net : Racontez-nous vos couvertures à l’international

Théodore Ntunga: C’était presqu’une sortie chaque année depuis 1985. Je ne me souviens pas de toutes mes couvertures [Rires]. Mais je peux énumérer quelques-unes. J’ai été en Afrique du sud et au Mozambique. J’ai couvert la finale de la coupe d’Afrique des Nations des moins de 20 ans en 1996 au Nigéria .Malheureusement, le Burundi (qui avait étrillé pas mal d’équipes) avait été battu en finale par le Cameroun (4-1). J’ai été au championnat d’Athlétisme au Kenya (en 1987) avec le grand champion Kwizera Dieudonné (l’actuel président de la Fédération d’Athlétisme au Burundi). Un championnat durant lequel ce burundais a décroché la 2ème place. J’ai été également à la Coupe d’Afrique de l’Est en 2002. Le Burundi était représenté par Urunani BBC et Berco star. C’est vraiment une tonne de couvertures à l’international, je ne me rappelle plus de toutes. Ce que j’aimais à la RTNB, c’est qu’on faisait des rotations en matière de couverture de missions à l’étranger.

Akeza.net : Qui vous a inspiré dans ce métier?

Théodore Ntunga: Au Burundi, je me suis inspiré de Tungabose Tharcisse. Il a commencé le métier très jeune. Je l’écoutais beaucoup. Il bossait dur, il fouillait vraiment. Il y a aussi d’autres journalistes qui présentaient Radio Vacances à l’époque comme Ntamikevyo Antoine (décedé), Kururu Simon et Mukasi Charles. Au niveau international, j’aimais surtout Dreyfus Gérard, un journaliste-commentateur du sport qui travaillait pour la RFI. Je l’écoutais depuis mon jeune âge.

Actuellement à la retraite depuis le 1er janvier 2020, Théodore ne renonce toutefois pas au journalisme, puisqu’il compte continuer d’exercer le métier. A sa surprise, 5 jours après sa retraite, une société (dont il ne décline pas l’identité) qui lance bientôt une chaîne de télévision l’a contacté pour lui proposer du travail. Il pourra donc continuer dans sa rubrique chouchou de sport. Aux amoureux de ce journaliste sexagénaire et commentateur du sport, Théo is still there…

Fleurette HABONIMANA

 

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