Débat : L’industrie burundaise, peut-elle amorcer son développement ?

Débat : L’industrie burundaise, peut-elle amorcer son développement ?

Dans la marche vers la croissance économique d’une nation, l’industrialisation est un levier important. Ce sujet était au centre des débats, en marge du récent salon industriel organisé par l’Association des Industriels du Burundi. La création d’emplois et de richesses, l’ouverture régionale, la compétitivité, l’équilibration de la balance commerciale ; autant de points importants à prendre en compte au Burundi pour une industrialisation effective, forte et compétitive.

 

Depuis les indépendances africaines, au début des années 1960, l’essentiel de l’activité économique s’est porté sur l’exportation de matières premières brutes. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, l’exportation des matières premières ne permet pas un décollage réel de l’économie dans de nombreux pays africains, notamment le Burundi. Cela s’explique par la dépendance persistante de ces pays face aux importations de produit finis. « Pour une matière première d’un produit exportée à un prix X, le coût du produit fini transformé à partir de la même matière première s’élèvera jusqu’à 10 fois comparativement au prix de la matière première exportée. Ceci contribuera au déséquilibre de la balance commerciale », expliquait Chrysologue MUTWA, Directeur Général du Commerce au Ministère du Commerce et de l’Industrie.

 

M. Chrysologue MUTWA, Directeur Général du Commerce au Ministère du Commerce et de l’Industrie ©akeza.net

 

Cependant, comme l’indique Hon. Olivier SUGURU, Président de l’Association des Industriels du Burundi (AIB), le secteur industriel burundais reste vierge et offre de nombreuses opportunités et possibilités car le pays dispose d’un potentiel conséquent pouvant permettre une croissance accrue du secteur. Pour définir le potentiel burundais, il met en exergue trois principaux points.

 

Le potentiel burundais

 

Avec une population relativement jeune, le Burundi dispose d’une main d’œuvre suffisante et qualifiée pour satisfaire son secteur industriel. Hon. Olivier SUGURU définit en premier la potentialité du secteur industriel burundais par son capital humain. Investir dans le renforcement des capacités et dans la formation des jeunes en vue de l’utilisation des outils technologiques utiles au fonctionnement des industries au Burundi serait donc un choix à faire. « Au lieu de laisser les étrangers développer les industries, en apportant leur propre main d’œuvre, il serait important d’investir dans le renforcement des capacités et dans la formation des jeunes afin de les rendre non seulement compétents mais également compétitifs sur le marché du travail », disait Lamech WESONGA de l’East African Business Council (EABC).

 

M. Hon. Olivier SUGURU, Président de l’Association des Industriels du Burundi (AIB) ©Akeza.net

 

Le second point qu’Hon. SUGURU met en exergue est d’ordre climatique. En effet, avec une pluviométrie importante (parmi les plus importantes de la sous-région), le Burundi possède un atout majeur dans le développement d’une industrie phare dans l’agro-alimentaire ou encore dans l’Energie. Le Lac Tanganyika est également un atout de taille pour des secteurs tels que la pêche ou encore le tourisme.

 

Enfin, le troisième point important du potentiel burundais, comme le précise Hon. Olivier SUGURU, concerne la position géostratégique dont dispose le pays. Situé à la croisée de chemin entre 3 zones économiques (EAC, CEAC et SADC), le Burundi a un réel potentiel d’être le point d’ancrage de ces 3 zones économiques. A cela s’ajoute son ouverture à un marché de plus de 120 millions de personnes. « Le Burundi pourrait s’ouvrir aux portes du marché congolais ou encore zambien, notamment via le Lac Tanganyika », explique Lamech WESONGA de l’EABC.

 

M. Lamech WESONGA, Représentant de l’East African Business Council (EABC) dans le débat. ©Akeza.net

 

Des défis persistants

 

Si l’industrialisation est une porte ouverte à de nombreuses opportunités, elle est également aux prises avec de nombreux défis. Parmi ceux-ci nous citerons le manque de vision à long terme des opérateurs industriels. En effet, selon Olivier SUGURU, les industriels burundais ont encore du mal à se projeter dans l’avenir. Très peu sont des entreprises qui élaborent des plans sur plusieurs années. Un avis que partage Denis NSHIMIRIMANA, Secrétaire Général de la Chambre Fédérale du Commerce et de l’Industrie (CFCIB). Selon lui, la pensée à court terme est inadaptée au développement du secteur industriel.

 

La pensée à court terme est loin d’être le seul défi auquel font face les industriels burundais. On compte également, le manque d’infrastructures, notamment en ce qui concerne la viabilisation et l’assainissement des zones industrielles, le manque de main d’œuvre qualifiée, le manque de financements et de subventions pour les grands projets industriels, et les taux de crédits souvent défavorables à la mise en place des projets industriels de grande envergure. Ces défis nécessitent la conjugaison d’efforts entre les acteurs du secteur public et privé en vue d’une recherche de solutions adéquates.

 

M. Denis NSHIMIRIMANA, Secrétaire Général de la Chambre Fédérale du Commerce et de l’Industrie (CFCIB) ©Akeza.net

 

Dans la marche vers un secteur industriel prospère, la question fiscale est importante. De nombreux entrepreneurs dans le secteur tardent à se faire connaitre au sein des instances fiscales en brandissant la crainte de voir leurs activités perdre en revenus et éventuellement s’arrêter. Pour Denis NSHIMIRIMANA, cette crainte résulte du fait que pendant de longues années les entreprises ont vécu dans une sorte de paradis fiscale. Selon lui, se faire connaitre des autorités fiscales présenterait un réel avantage pour les entreprises. C’est pour cela qu’une réelle sensibilisation s’impose pour amener les entreprises à s’acquitter de leurs obligations.

 

« C’est le rôle de l’Etat mais aussi de la Chambre de Commerce de sensibiliser à sortir de l’informel. C’est comme la simple formule de physique qui dit que la pression est égale à la force surface. Donc, si la surface augmente, la pression diminue. Et c’est de ça que nous avons besoin. Il faut que la surface augmente (l’assiette fiscale) pour que la pression diminue. Nous n’avons aucun intérêt à protéger les fraudeurs et ceux qui restent dans l’ombre, qui sans NIF ou registre de commerce, amassent des richesses au détriment de ceux qui payent les taxes et les impôts. C’est une bataille à mener de manière collective », explique-t-il.

 

Le renforcement des lois sur la protection de l’environnement est un facteur important pour assoir une industrie forte et respectueuse de l’environnement. Hon Olivier SUGURU indique : « C’est une obligation sociale des membres de l’AIB, notamment dans le traitement des déchets afin de préserver l’environnement. D’autre part, l’appui à l’élaboration des politiques nationales allant dans le sens des différents forums mondiaux en matière de climat et d’environnement tels que la COP 22 ou le traité de Paris », dit Olivier SUGURU.

 

Développer le secteur industriel à tout prix

 

Pour permettre au secteur industriel burundais de s’épanouir, il est important de le doter d’une batterie d’outils utiles à son développement. Il s’agit notamment de disposer d’un fond d’appui à l’industrie. Celui-ci permettrait de financer les projets les plus innovants et porteurs de croissance. « Il est impossible qu’un commerçant importateur d’articles courants de consommation bénéficie des mêmes conditions de crédits qu’un industriel qui veut investir avec une prévision de récupérer son investissement dans un délai minimal de 7 à 10 ans. Il faudrait chercher des fonds auprès des bailleurs traditionnels (BAD, Fond Saoudien, UE, etc.) et accorder des crédits à 1% par exemple. Il est difficile qu’un crédit à 10 ou 15% soit rentable », disait Denis NSHIMIRIMANA, Secrétaire Général de la CFCIB.

 

Les industries burundaises doivent être en mesure de tenir la dragée haute à ses voisins tanzaniens, ou kenyans. La crainte de se voir absorber par les grandes entreprises de la région parait grande. Pour y faire face, M. Denis NSHIMIRIMANA, Secrétaire General de la CFCIB propose de tout miser sur la qualité des produits. « Nous sommes un petit pays, nous sommes un petit marché. Pour ne pas être submergé par ses blocs régionaux, nous devons investir dans la qualité. Par exemple dans le secteur café, notre production reste minime par rapport aux géants mondiaux du secteur comme le Brésil. Alors ce qui fait la spécialité du café burundais, c’est la qualité. Nous devons donc investir surtout dans la qualité de nos produits, et de nos services. Je pense que c’est de cette manière que nous pouvons nous en sortir », dit-il.

 

L’intégration régional, au-delà d’ouvrir les industriels à plus de compétitivité, reste l’opportunité de toucher un marché plus grand. Il incombe donc aux industriels burundais de saisir les opportunités et d’exceller dans la qualité des produits offerts.

 

 

Christian NIBASUMBA, Directeur pays de Trademark East Africa insiste sur le fait qu’il serait temps pour les industriels burundais de changer de mentalité en adoptant une tournée vers l’intégration. « Il y a 4 piliers de l’intégration régionale. Le 2e pilier étant le marché commun. Ceci sous-entend la libre circulation de biens, des services mais également des capitaux. Je peux facilement aller investir au Kenya et un kenyan peut facilement venir investir chez moi. Apprenons donc à avoir cette mentalité du donnant-donnant. Si je peux me permettre de bénéficier du marché kenyan, pourquoi le kenyan ne ferait-il pas pareil ? Je pense que l’on a plus à gagner qu’à perdre en intégrant des blocs régionaux comme l’EAC », conclut-il.

 

M. Christian NIBASUMBA, Directeur pays de Trademark East Africa © Akeza.net

 

Le secteur industriel burundais reste un terrain vierge aux multiples possibilités. Les efforts des autorités et des acteurs du secteur privé permettraient, non seulement d’ouvrir les portes du développement à l’économie burundaise, mais permettraient également de donner une place de choix à celle-ci sur l’échiquier régional.
Le ton est donné pour les industriels burundais, le travail ne fait que commencer !

 

Janvier CISHAHAYO et
Moïse MAZYAMBO

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