Ce que vous ne saviez pas sur l’expression « kunyaga/kunyagwa Rukombamazi »

Ce que vous ne saviez pas sur l’expression « kunyaga/kunyagwa Rukombamazi »

« Rukombamazi » était le tambour dynastique du royaume du Bugesera avant d’être saisi comme trophée lors de la conquête de ce royaume par le Mwami NTARE RUGAMBA du Burundi à la fin du 18eme siècle. D’où est venue alors l’expression « Kunyaga Rukombamazi » ? Réponse avec le Docteur Denis BUKURU, professeur au Département de Langues et Cultures Africaines (Université́ du Burundi).

L’expression « Kunyaga Rukombamazi » (forme active dont la forme passive est : « Kunyagwa Rukombamazi ») signifie «exproprier quelqu’un de tous ses biens et ne rien lui laisser ». Cela se faisait en guise de punition ou d’exécution d’un jugement à l’encontre de quelqu’un qui s’était rendu coupable d’un crime grave.  Pour punir les criminels ou insoumis, l’autorité administrative (c’est-à-dire le roi, les chefs, ou sous-chefs) pouvait razzier tout le bétail du coupable».

Rukombamazi, un tambour ?

Cette expression fait donc référence  à RUKOMBAMAZI, le tambour dynastique du royaume de Bugesera avant sa conquête, son démembrement et son partage entre le Rwanda et le Burundi », ajoute-t-il. Le royaume du BUGESERA a  duré  pratiquement dès les 14ème-15ème siècles jusqu’à la fin du 18ème siècle. Les rois du Bugesera étaient de la dynastie des Bahondogo, un des quatre clans matridynastiques du Burundi. Parmi les rois du Bugesera, les plus connus au Burundi sont NSORO NYABAREGA (fin 17ème -debut 18ème siecle) et NSORO NYAMUGETA (fin 18ème siècle).

L’aire géographique du Royaume du Bugesera était  comprise entre la Kanyaru, la Ruvubu, la Nyabarongo et la Kagera.

Lors de la conquête qui mit fin à ce royaume, NTARE RUGAMBA du Burundi attaqua le Bugesera par le sud depuis le GIHINGA et le BUHIGA (régions historiques situées dans l’actuelle province de KARUSI) et ses armées progressent presque sans grande résistance jusqu’à BUSONI et à BWAMBARANGWE (dans la province actuelle de KIRUNDO). Le roi du Rwanda, MIBAMBWE SENTABYO, inquiet de ce que la frontière du Burundi se rapprochait dangereusement du Mont Kigali, décida d’attaquer le Bugesera par le nord (Kagame 1972).

Les deux armées conquérantes se rencontrèrent dans la région des lacs COHOHA et RWERU. Après de durs combats qui durèrent plusieurs années,   le Burundi et le Rwanda fixèrent leurs nouvelles frontières au niveau des deux lacs COHOHA-Sud et Rweru, mettant fin au royaume du Bugesera. Ainsi, le Bugesera vaincu, fut démantelé, divisé et partagé entre le Burundi  et le Rwanda.

Le tambour dynastique RUKOMBAMAZI et le taureau royal RUSHYA furent saisis lors de cette conquête.  Dans ce partage, le Burundi se tailla la part du lion, car les 3/4 de la partie sud du Bugesera lui revinrent, tandis que le Rwanda se contenta du ¼ qui restait de la partie septentrionale.

Comme le tambour dynastique est le symbole majeur et le regalium principal de la monarchie, de ce fait, il s’identifie avec le roi et le royaume. Ainsi, se saisir du tambour dynastique revient à faire disparaître le royaume dont il constitue l’âme.

Du coup, quand on dit aujourd’hui « kunyaga rukombamazi, kunyagwa rukombamazi, ça veut dire perdre tous ses biens comme le roi du Bugesera qui perdit le tambour RUKOMBAMAZI et qui, en même temps, perdit son royaume. C’est une expression qui est née après la conquête du Bugesera par NTARE RUGAMBA. Il faut souligner que l’on ne dit pas (comme beaucoup le pensent) « kunyaga urukombamazi ou kunyagwa urukombamazi», mais que l’on dit kunyaga rukombamazi ou kunyagwa rukombamazi. Donc, il n’y a pas d’augment « u », car l’on fait référence à « RUKOMBAMAZI », nom propre du tambour dynastique du royaume du Bugesera dont RUSHYA était le taureau rituel. Rukombamazi et Rushya sont au Bugesera ce que Karyenda et Semasaka sont  au Burundi.

Lire aussi:Comment NYABAREGA, roi du Bugesera s’est-il transformé en compostière ?

Les enjeux de cette guerre

L’enjeu majeur de cette guerre, c’était la lutte pour l’hégémonie, c’est-à-dire la domination politique et militaire dans la région. Le Rwanda et le Burundi luttaient pour agrandir leurs propres territoires au détriment du Bugesera qui, lui, voulait maintenir son indépendance qui devenait de plus en plus précaire. Les Barundi voulaient le territoire du Bugesera tout entier pour eux seuls, les Banyarwanda de même.  Au bout de siècles de luttes, le Rwanda et le Burundi finirent par l’emporter et se le partager. Le Bugesera disparut ainsi de la carte des Etats de l’Afrique  des Grands Lacs.

Les guerres entre les nations existent partout et toujours. On se souvient des luttes entre les Grecs et les Troyens, les Romains et les Carthaginois, les Égyptiens et les Assyriens, etc.  Chaque royaume ou empire voulant conquérir le territoire de son voisin et, au besoin, faire disparaître ce dernier, afin d’agrandir son propre royaume.

Situation de la conquête de Bugesera dans le temps

Selon les historiens du Rwanda et du Burundi (Mworoha 1987 ; Vansina 1962 et 2003), le Bugesera aurait été conquis à la fin du 18ème siècle, vers 1795 ou 1796, sous le règne de NTARE RUGAMBA du côté du Burundi et de MIBAMBWE SENTABYO du côté du Rwanda. Le roi du BUGESERA de l’époque serait NSORO NYAMUGETA (Muzungu 2003, Kagame 1972). Mais, il faudrait souligner que les dates restent flottantes et incertaines.  En effet, Pierre RYCKMANS (premier résident belge au Burundi) a écrit en 1936 que les règnes de NTARE RUGAMBA et celui de MWEZI GISABO auraient totalisé plus de 120 ans et qu’à la prise de la Bastille (1789), NTARE RUGAMBA serait déjà roi.

 

Sources

KAGAME, Alexis (1972). Un Abrégé de l’ethno-histoire du Rwanda. Tome I. Butare : Éditions Universitaires du Rwanda.

MUZUNGU, Bernardin (2003). Histoire du Rwanda précolonial. Paris : L’Harmattan.

MWOROHA, Emile (1987). Histoire du Burundi. Des origines à la fin du XIXième siècle. Paris : Hatier.

VANSINA, Jan (1962). L’Evolution du royaume rwanda des origines à 1900. Tervuren : Musée Royal de l’Afrique Centrale.

VANSINA, Jan (2003). Le Rwanda ancien : Le royaume nyiginya. Paris : Karthala

 

 

Arthur BIZIMANA

 

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