Burundi : Pour une économie de la politique culturelle…

Burundi : Pour une économie de la politique culturelle…

A l’heure où des circulaires interdisant des « tapages nocturnes » entraînant une grogne des chanteurs Karaoké et, où heureusement, des jeunes burundais hissent le nom de notre pays sur la scène mondiale grâce à leur art, je pense personnellement qu’une discussion sur le rôle du secteur de la culture dans la vie du pays devrait prendre une place plus importante qu’elle ne l’est maintenant. Un article sur le droit d’auteur est récemment paru sur cette plateforme et donc continuer la discussion sur cette même plateforme me semble plus pertinent.

En règle générale, la discussion sur la culture burundaise tourne essentiellement autour de la protection du patrimoine immatériel, ainsi que de la promotion de l’identité culturelle et linguistique (grâce notamment à l’appui technique et surtout financier de l’UNESCO). Toutefois, la prise en compte de l’aspect purement économique de la culture reste un terrain vierge. En attendant donc que des études plus approfondies sur l’état de ce secteur dans notre pays voient le jour, je voudrais d’ores-et-déjà entamer la discussion dans cette modeste contribution en me focalisant uniquement sur l’apport de la politique culturelle dans l’économie d’un pays.

Une économie de la culture donc…

La culture engendre le développement économique sur bien des points ; tout d’abord, elle ouvre des marchés ; ensuite elle crée des ressources nécessaires à l’amélioration de la qualité des produits et donc à leur compétitivité ; puis elle permet une meilleure intégration sociale ; et enfin elle sert de base d’activité et de croissance. Elle crée des marchés en soi car les « œuvres d’art » sont demandées, quelle que soit la forme de cette consommation (assister à un spectacle, visite d’un patrimoine, achat d’une œuvre d’art, etc.).

L’économie de la culture peut donc être définie comme l’ensemble des activités et échanges culturels, soumis aux règles économiques ; qu’il s’agisse de création, de production, de distribution ou de consommation de produits culturels. Le rapprochement entre économie et culture est fonction de trois facteurs majeurs : (i) l’expansion de la science économique, (ii) les conditions du développement de la politique culturelle de l’État et (iii) les transformations intervenues dans le fonctionnement du champ culturel. En plus de constituer des dépenses directes, les achats d’œuvres d’art engendrent également un effet multiplicateur important ; elles s’effectuent souvent au terme de déplacements qui conduisent les personnes à des dépenses en transport, en hôtellerie-restauration, etc., pour accompagner leur dépense en culture. Ce simple argument devrait à lui seul fournir toute l’attention nécessaire à ce secteur de la part des décideurs politiques.

Cependant, plusieurs autres contributions peuvent être soulignées. La culture est notamment un puissant vecteur de créativité. Dans l’économie contemporaine, la concurrence entre biens et services s’effectue autant en termes de qualité que de coût. Cette qualité dépend de la nouveauté des contenus comme des formes, laquelle renvoie souvent à des sources artistiques. Le monde économique demande au monde artistique de la distinction, de la nouveauté, de l’originalité pour créer de nouveaux marchés, acquérir la puissance de signification qui permet de l’emporter sur des concurrents sans imagination. Les activités de création se situent donc au cœur de l’économie contemporaine, et l’on assiste à l’émergence d’une créativité diffuse à partir de secteurs productifs spécifiques (mode, stylisme, audiovisuel) comme de relations de services (accueil, communication, expertise, ingénierie).

De plus, le développement de ces interfaces entre l’art et l’industrie met en avant l’importance d’une sorte d’industrie particulière ; les industries culturelles et créatives. Terme assez récent, il indique les industries dont le produit ou le service intègre des composantes artistiques et/ou créatives significatives. Leur gamme varie des arts graphiques au spectacle vivant, en passant par la télévision, la musique, le cinéma, les jeux vidéo, la presse/magazine, la radio et les livres.

Enfin, les arts sont aujourd’hui utilisés pour stimuler la consommation. Les espaces commerciaux contemporains sont de plus en plus aménagés pour conduire ceux qui y viennent à dépenser le plus possible, qu’il s’agisse de centres commerciaux, de grands magasins, de marchés, etc.

Pour se faire une idée plus concrète, des études ont montré que le secteur de la culture représentait 3,4 % du PIB mondial en 2007, ce qui équivalait à près de 1,6 trillions USD, soit presque le double des recettes du tourisme international pour la même année. On a estimé que les industries culturelles et créatives contribuaient environ à hauteur de 2,6 % du PIB total au sein de l’Union Européenne et à près de 6,4 % aux États-Unis. En 2008, la valeur des exportations mondiales de biens et services créatifs atteignaient facilement les 592 milliards de dollars (USD). Une décennie plus tôt, les industries culturelles et créatives constituaient l’un des secteurs s’étendant le plus rapidement et l’un des plus dynamiques au sein de l’économie mondiale, avec un taux de croissance de 17,6 % en Europe, de 13,9 % en Afrique, de 11,9 % en Amérique Latine, de 9,7 % en Asie, de 6,9 % en Océanie et de 4,3 % en Amérique du Nord et Centrale.

Une donnée plus récente montre qu’en 2016, la valeur ajoutée du secteur de la culture française s’élevait à 44,5 milliards d’euros et était au-dessus de celle du secteur hébergement-restauration, lorsqu’on sait à quel point la gastronomie française est prisée dans le monde. Ces données datent bien sûr, mais elles nous donnent une valeur approximative de ce que représente l’économie de la culture dans d’autres sphères.

Enfin, l’apport du numérique dans ce secteur semble plutôt mitigé. Certains affirment que la demande et la consommation de produits culturels et créatifs et des services des médias croissent de manière exponentielle, portées notamment par l’importance croissante de la distribution numérique et mobile et par les changements dans la façon dont la culture est créée et distribuée. D’autres pourtant estiment que l’arrivée du numérique a escamoté ce secteur, et notamment ceux de la presse et du livre. Nul ne peut en tout cas minimiser l’impact du numérique sur ce secteur, et bien d’autres.

Avec tous ces points, que faudrait-il faire pour que le secteur de la culture soit plus « florissant ». Ci-dessous je lance quelques idées qui ne sauraient être prises comme des vérités dogmatiques mais qui pourraient fournir des pistes de discussion ultérieures.

Que faire ?

Prenons que le rôle de l’État burundais dans les politiques culturelles est de soutenir le processus de transformation de la richesse culturelle en valeur économique, il devrait dès lors :

  1. Augmenter le budget alloué au secteur de la culture (qui était de 1/1000 en 2013 d’après une étude faite par le Ministère en charge de la Culture de l’époquei, par exemple) ;

  2. Finaliser et adopter la Politique Culturelle Nationale actualisée ;

  3. Chercher des partenariats pour trouver des « mécènes » pour les artistes burundais ;

  4. Redynamiser les structures comme le Forum National des Artistes pour l’Action et le Développement (FNAAD) ; l’OBDA, la Chambre Sectorielle de l’Art et l’Artisanat (CHASAA), … ;

  5. Inscrire dans le plan d’action de la politique culturelle la prise en compte du domaine des industries culturelles comme actions prioritaires du gouvernement ;

  6. Et pour ce faire, l’Etat pourrait utiliser principalement trois (3) leviers ; à savoir (i) les politiques de réglementation, (ii) les subventions et taxes parafiscales et (iii) les incitations fiscales plafonnées.

Aux organisations de la société civile, je recommanderais d’intensifier leur lobby pour que les intérêts des citoyens dans ce secteur soient pris en compte. Aux scientifiques, de faire des études pouvant aider dans cette démarche de prise en compte ce secteur longtemps délaissé alors que c’est un secteur très important.

En somme, l’économie de la culture représente un enjeu stratégique lié à l’édification culturelle de la société dans son unité et sa diversité, son présent et son avenir. En conséquence, le soutien de l’État est un facteur vital et incitateur pour la préservation du tissu culturel national et son développement. La culture n’est pas uniquement un moyen de réalisation de la croissance, mais aussi un facteur et un propulseur du développement. Et pourquoi ne pas commencer par le bas âge ; pourquoi ne pas instaurer des écoles secondaires des beaux-arts où les élèves intéressés devraient avoir l’opportunité de poursuivre des filières artistiques dès le jeune âge ?

Pour un peu d’histoire…

L’UNESCO classe dans le domaine de la culture (i) la musique ; (ii) le théâtre et la danse ; (iii) les arts visuels ; (iv) l’architecture et le design ; (v) la littérature, les livres et la lecture (édition imprimée et électronique) ; (vi) la radiodiffusion, film/vidéo ; et (vii) le patrimoine culturel, les activités interdisciplinaires et socioculturelles. D’après cette institution, l’élaboration des politiques culturelles est un effort multitâche et un développement d’un pays qui ne soit pas basé sur la culture nationale échouerait sûrement.

Historiquement, la création du ministère français de la Culture en 1959 a marqué le début de l’institutionnalisation des politiques culturelles dans le monde. L’exemple de la France a ensuite été suivi par les États-Unis en 1965 avec la création du Bureau de la Dotation des Arts (National Endowment for Arts), et en Grande-Bretagne avec le Bureau des Arts et des Bibliothèques (Office of Arts and Librairies). Depuis lors, les pays scandinaves ont mis en place différents modèles de politiques culturelles, et ces modèles ont inspiré l’élaboration d’autres politiques culturelles autour du monde.

La politique culturelle comprend les activités gouvernementales, les lois et les plans qui contrôlent, protègent, inspirent et soutiennent économiquement les activités liées aux différents secteurs indiqués ci-haut. On peut discerner trois (3) grands modèles de politique culturelle à savoir (i) le modèle libéral (caractérisé par un état à faible intervention) ; (ii) le modèle européen (avec une puissante administration publique qui promeut fortement la culture) ; et (iii) le modèle nordique (gouvernement actif et décentralisé intervenant au niveau local et aux niveaux communautaires).

Au Burundi, une Politique Culturelle Nationale a été adoptée en 2007 (un projet d’actualisation de la politique est en cours mais n’a toujours pas abouti à une adoption ; un signe de l’intérêt des décideurs pour ce secteur) et avait comme principaux objectifs de (i) créer des conditions favorables au développement des expressions culturelles ; (ii) promouvoir les expressions culturelles des créateurs en leur dotant des moyens nécessaires à l’exercice de leur art ; (iii) stimuler l’esprit de compétitivité artistique ; (iv) intégrer la culture dans les programmes de développement ; (v) renforcer les capacités des professionnels des métiers d’art et de la culture ; (vi) promouvoir l’industrie culturelle ; (vii) assurer la protection du Droit d’Auteur et des droits voisins ; et (viii) favoriser les échanges culturels et la mobilité des artistes.

A des fins purement pratiques, j’aimerais souligner que plusieurs avancées sont à mettre en exergue dans ce secteur notamment l’adoption en 2005 de la loi relative aux droits d’auteur et la mise en place de l’Office Burundais du Droit de l’Auteur (OBDA), ou encore la mise sur agenda de la culture dans le CSLP II.

A propos de l’auteur 

Stève Cédric BIZIMANA est un jeune chercheur burundais qui s’intéresse essentiellement à l’analyse des politiques et de l’administration publiques, le genre comme dimension transversale, la communication publique et la gestion d’organisations en général.

Stève Cédric BIZIMANA

Stève Cédric BIZIMANA

Bibliographie

i Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture (2013). Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Rapport périodique. Bujumbura : République du Burundi.

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